La Famille de Saint-Joseph

Autour de la Famille religieuse Saint-Joseph, des enquêtes et des questions

Par Sophie Lebrun
Article paru dans La Vie le 16/06/2021 et reproduit avec permission

Alors que le pape François a fait de 2021 une « année Saint-Joseph », la communauté catholique française qui porte son nom fait actuellement l’objet de deux enquêtes de police : l’une concerne l’un des religieux, frère D., pour agressions sexuelles sur majeures par personne ayant autorité ; l’autre fait suite à un dépôt de plainte pour « des faits d’emprise psychologique, dérives sectaires, manipulation mentale, abus spirituels et harcèlement ».

Présente sur deux lieux de vie tels que la maison Mont-Luzin à Chasselay, dans le Rhône, et le centre spirituel Mont-Rouge, à Puimisson dans l’Hérault, où elle a achevé en 2018 la construction de son monastère attenant à une maison d’accueil, cette association publique de fidèles a été fondée en 1990 par Joseph-Marie Verlinde, prêtre.

Elle rassemble plusieurs dizaines de frères et sœurs, ainsi que quelques centaines de familiers et oblats. Elle s’est notamment fait connaître en 2013 par un appel à dons en vidéo, dans lequel les frères et sœurs se transmettaient un marteau sur le célèbre air de Claude François, Si j’avais un marteau. Mais ce sont surtout les retraites spirituelles de guérison animées par le fondateur, spécialiste des nouvelles religiosités, qui attirent des fidèles de toute la France.

Or, depuis février 2020, au moins cinq femmes ont déposé plainte auprès des autorités civiles ainsi que devant le tribunal ecclésiastique et auprès du Vatican. Deux d’entre elles relatent des atteintes et agressions sexuelles de frère D. qu’elles auraient subies au début des années 2010 ; l’une était alors religieuse de la communauté, la seconde était accompagnée spirituellement par le prêtre. Les autres sont d’anciennes sœurs et « familières » de la communauté qui ont souhaité faire connaître les « abus spirituels, de conscience et de pouvoir » qu’elles estiment avoir subi dans cette communauté.

« Si tu ne pars pas, il va te violer »

Face à la caméra pour un entretien en visioconférence, Anne (le prénom a été changé à sa demande) tremble en pensant à l’été 2011. Elle est alors religieuse de Saint-Joseph, installée dans la maison de Mont-Luzin, située dans la campagne rhônaise, à 30 minutes au nord de Lyon. Son quotidien est rythmé par la prière des heures, l’adoration et l’accueil de retraitants. Avec elle, quelques frères et sœurs, ainsi que frère D., prêtre de la communauté chargé des messes à Mont-Luzin.

Si elle remarque, au début de l’été, quelques « gestes » de la part de ce dernier, qui lui posent question (« une main glissée au bas de mon dos, entre l’habit et le scapulaire »), elle met d’abord cela sur le compte de la maladresse. Mais, à la fin de l’été, « ce qu’il faisait ne pouvait plus être compris comme des gestes fraternels ou sans intention particulière », décrit-elle : « Quand on se croisait dans le couloir, il se plaçait devant moi, je me retrouvais alors coincée contre le mur, et il me caressait, m’embrassait partout sur le visage. »

Jusqu’au jour où il la suit dans la laverie, bâtiment à part, dans le jardin : « Il s’est mis derrière moi après avoir fermé la porte derrière lui. Il a soulevé mon voile, m’a embrassé dans le cou puis a soulevé mon scapulaire et a posé ses mains sur mes hanches. Il est sorti et j’ai pensé : “Si tu ne pars pas maintenant, il va te violer.” »

Après quelques jours, Anne, dont la chambre se trouve au même étage que celle de frère D., réalise que « la peur de ce qui m’arriverait si je ne disais rien était plus grande que la peur que l’on ne me croie pas »… Elle se décide à se confier aux prieurs généraux : « Le père Verlinde m’a dit que je n’étais pas la première mais la troisième, et que les autres n’avaient pas fait de problème à continuer à vivre sur le même lieu de vie que lui. Qu’il ne pouvait pas renvoyer frère D., qu’il risquait de faire plus de mal en tant que prêtre séculier. »

Anne sombre dans la dépression et, après plusieurs mois d’hospitalisation, quitte la communauté. Le religieux, lui, est envoyé en Belgique, « avec obligation de suivre une psychanalyse », son retour ayant été conditionné à « l’accord du médecin », détaille le père Verlinde dans un courriel à Anne en réponse à sa demande, en 2019, de savoir ce qu’était devenu son témoignage. « Frère D. s’est plié à cette exigence, lui écrit le prieur. Mgr Carré était au courant de cette obligation (qu’il a approuvée) et au retour de frère D. en fin de thérapie, nous sommes convenus de rester extrêmement vigilants sur le comportement de frère D. avec les sœurs de la communauté. »

« Aujourd’hui, je sais que je n’étais pas consentante »

C’est pourtant dès 2012, moins d’un an après les faits concernant Anne, que Caroline rencontre ce frère. « Je cherchais un accompagnateur spirituel et je l’ai rencontré alors qu’il était prêtre à la maison de Mont-Luzin, raconte la mère de famille. Je me suis ouverte à lui sur toute ma vie, toute ma sensibilité, il avait toutes les cartes en main : il savait exactement quoi dire. Je suis tombée sous sa coupe. »

À l’époque, elle vit difficilement la séparation avec son mari et lui dévoile tous les ressorts de son intimité fragilisée. Frère D., en retour, lui aurait partagé son mal-être au sein de sa communauté. Quand ils commencent à avoir des relations sexuelles, Caroline est « vraiment surprise qu’il ait cette demande. J’ai levé mes barrières quand j’ai senti sa détresse… Aujourd’hui, je sais que je n’étais pas consentante, que j’étais sous son emprise. Plusieurs fois, j’ai essayé de lui parler de responsabilité, de choix à faire. À chaque fois, il m’expliquait que j’étais à la fois la raison pour laquelle il arrivait à tenir son ministère et la tentation qui pouvait le détruire ».

Au bout de deux ans, Caroline rompt et continue sa vie tout en restant en contact lointain avec frère D., jusqu’à la diffusion d’un documentaire sur Arte, en février 2019, sur les religieuses abusées. « J’ai compris que ce que j’avais vécu n’était pas seulement la rencontre avec un homme dont j’aurais été amoureuse… » De lecture en discussions, elle identifie les comportements qui ont généré des blessures en elle de la part de ce religieux, et porte plainte.

La « toute-puissance » du fondateur

Anne comme Caroline ont insisté sur l’environnement des faits rapportés dans leur plainte : le fonctionnement de la communauté aurait favorisé les « abus sexuels subis », et surtout l’abus spirituel qui les a entourés. Toutes deux ont noté une « toute-puissance » du fondateur de la Famille Saint-Joseph, Joseph-Marie Verlinde. (…)

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> Lire notre article du 22/08/2020
https://avref.fr/avref-famille-de-saint-joseph-derive.html