Les Focolari

« Un jour l’Eglise se réveillera focolarine », avait prédit Chiara Lubich, la fondatrice des Focolari. Focolari, c’est un joli mot du dialecte trentain qui évoque un feu, un âtre, une petite flamme. Mais pourquoi ce vocable ?

Les Focolari sont un mouvement important d’origine italienne fondé en 1943 par une femme dénommée Chiara Lubich qui a réussi à le développer au niveau international, à lui donner de l’ampleur.

Ce mouvement est un « attrape-tout ».  Il veut s’adresser à tout le monde : aux familles, aux enfants, aux jeunes du monde entier, aux chefs d’entreprise, aux religieux, aux autres religions chrétiennes, aux fidèles des grandes religions, au pape…

Comme toute communauté autoréférentielle, il crée son propre vocabulaire, ses propres concepts, par exemple celui d’économie de communion qui reprend de façon banale des principes déjà bien connus.

Et surtout il est amené à créer des « cités-pilote », par exemple celle d’Arny dans l’Essonne avec la protection du diocèse d’Evry.

Mais il convient avant tout de signaler le culte de la fondatrice est poussé à un point extrême bien que sa personnalité soit sujette à questions.  C’est ce que nous signalons dans cette présentation.

Le cas Chiara Lubich

Chiara Lubich crée en effet son mouvement en 1943, puis connaît quelques années plus tard une période d’illuminations mystiques qu’elle a appelées « le paradis 49 » et qui est la source de problèmes signalés notamment par le Père Jean-Marie Hennaux, S.J., professeur à la faculté de théologie jésuite de Bruxelles. Nous reproduisons ci-dessous une partie de son analyse. Il est difficile de l’abréger, mais c’était nécessaire pour respecter les contraintes de présentation et l’AVREF tient le texte intégral à disposition.

Ainsi dans une lettre publiée dans le livre de Judith Marie POVILUS, Gesu in mezzo nel pensiero di Chiara Lubich, « Jésus au cœur de la pensée de Chiara Lubich »,  (Citta Nuova Editrice, 1981, page 67), Chiara Lubich écrivait :

Chaque âme des Focolari doit être une expression de moi et rien d’autre. Ma Parole contient toutes celles des focolarines et des focolarini. Je les synthétise tous. Lorsque j’apparais ainsi ils doivent donc se laisser générer par moi, communier avec. Moi aussi, comme Jésus, je dois leur dire : « Celui qui mange ma chair… ». Pour vivre la Vie que Dieu leur a donnée, ils doivent se nourrir du Dieu qui vit dans mon âme. Leur attitude devant moi doit être un rien d’amour qui appelle mon amour.

Elle prend la place du Christ.

L’unité est donc l’Unité et une seule âme doit vivre : la mienne c'est-à-dire celle de Jésus parmi nous, qui est en moi. 

Les focolarines qui agissent toujours ainsi sont parfaites. Elles sont Jésus parmi nous avec moi. Parce qu’elles n’ont rien gardé (et ont perdu leur âme et avec elle les inspirations partielles), elles ont tout. 

Ainsi nous sommes un et cet Un vit en tous.

Qui ne fait pas cela et veut garder quelque chose pour soi n’est rien.

 Chiara Lubich court-circuite la relation immédiate de chaque âme à Dieu. Cette relation doit passer par elle, écrit le père Hennaux. C’est elle la médiatrice.

Après avoir ainsi pris la place du Christ elle s’identifie au Père lui-même : 

ils doivent donc se laisser générer par moi. […] Chaque âme des Focolari doit être une expression de moi et rien d’autre. […] Ils doivent perdre leur personnalité propre pour recevoir leur vraie personnalité de Chiara : « Je leur communique ce que je suis moi-même. Elles ne sont rien… 

Si les disciples (mais ce ne sont pas vraiment des disciples ; être disciple implique une vraie liberté spirituelle devant le maître) ne sont pas devant Chiara ouverts comme des « rien » et qui ont « tout » à recevoir d’elle, elle les abandonne, « leur retirant aussi ce qu’ils croient avoir. » Elle croit ainsi agir « comme Jésus ».

 […] Nous voici au cœur de la confusion de Chiara Lubich au sujet de l’unité : celle-ci n’est pas communion de personnes autonomes et libres, mais fusion, confusion dans le « moi » de la fondatrice. On sait que l’une des caractéristiques des dérives sectaires dans les nouveaux mouvements ecclésiaux est le culte idolâtre du fondateur ou de la fondatrice. 

 […]Il est clair que dans la lettre que nous venons de lire Chiara se prend pour le Christ. Ce n’est pas le Christ qui est principe d’unité ; c’est Chiara. Redisons le : l’unité n’est pas communion de personnes, mais identification à Chiara Lubich. Identification sans respect de l’altérité. C’est là une déviation profonde de l’unité dans la charité. 

[…] Les Focolari proposent la spiritualité du tout ou rien qui « mène dans de nombreux cas à la dépression, et même à la tentation du suicide. La maladie psychique est alors sans issue puisqu’elle est comprise comme une grâce mystique.[…] 

Dans l’expérience de l’unité de la charité telle que Chiara Lubich la conçoit, la réciprocité interpersonnelle est exclue, réciprocité où chacun reste soi et devient de plus en plus lui-même par la communion avec autrui dans la différence. Dans l’expérience d’unité envisagée par Chiara Lubich, on ne se personnalise pas les uns les autres, on disparaît dans un tout, identifié avec Dieu ou Jésus abandonné. 

Le père Hennaux conclut ainsi…

 L’autorité tendra à régir tous les détails de la vie du mouvement et des membres ; elle ne laissera guère de place à l’initiative, sauf à celle qui ira dans le sens général voulu par le centre. Autoritarisme et absence de subsidiarité. L’obéissance sera vécue d’une manière infantile et la liberté spirituelle des membres deviendra vite réduite à pas grand-chose. 

Et le Cardinal Braz de Aviz, Préfet de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée, jadis admirateur du mouvement, s’adressait ainsi  le 18 octobre 2020 aux Focolari :

Aujourd'hui, je rencontre beaucoup de difficultés avec le Mouvement. Il y a plusieurs problèmes sur lesquels je n'ai pas pu faire face, car il y a des blocages qui ne vous permettent pas d'entrer en dialogue.[i]

« Une autorité très exigeante et quasi despotique »

Nous en voulons pour preuve ce témoignage d’une ex-focolarine dont voici un extrait :

Nous ne sommes pas face à UN, mais à DEUX mouvements, nous dit cette ancienne adepte. « Le premier est celui que tout le monde connaît, y compris les autorités civiles et religieuses, dont les idéaux inspirés de l’Evangile, sont très beaux, nés en 1943, en tirant des leçons de la guerre ; et l’autre c’est le mouvement que seuls ceux qui le vivent de l’intérieur connaissent, c'est-à-dire le mouvement organisé « sous une autorité très exigeante et quasi despotique » engendré par le « paradis 49 » que les membres internes vivent 24 heures sur 24 et que les meilleurs vivent « sine glossa »  et de manière ininterrompue, caractérisée par une « mort continue » des pensées, des désirs et des aspirations personnelles qu’ils doivent perdre dans l’unité en faisant le vide devant les supérieurs. 

Elle rapporte le contrôle de correspondance privée et les commentaires sur ces écrits faits par la « supérieure ». Elle précise :

On nous obligeait d’influencer la pensée et le choix lors de nos contacts quand on faisait de l’apostolat. [ …]

Si on suivait une intuition ou une inspiration spontanée on était réprimandée car tout ce qui était décidé en dehors de « Jésus au milieu » ne porte pas de fruit. »

Une ex : « Je n’étais plus moi »

 Pendant mes années au Focolare, je n’étais plus moi ; au fil des années les supérieurs hiérarchiques ont réussi à anéantir ma vraie personnalité, mais pas à la faire mourir complètement- et cela a sauvé ma vie et mon vrai moi. Parfois je m’en veux de m’être laissé piéger dans ce mouvement, car j’ai laissé tomber beaucoup de mes projets mais cela fait partie de ma vie. Grâce à ma forte personnalité et mon esprit critique, j’ai su m’en sortir au bon moment et retrouver mon vrai Moi que je suis à nouveau maintenant.

Ils se soucient plutôt de développer leurs propres structures et ainsi d’augmenter le nombre de leurs propres adhérents. Toutes les années nous devions remplir des fiches avec des chiffres des membres et gare à nous si le chiffre diminuait. 

[…] On adoptait un jargon typique et pendant les partages, les soi-disant communions d’âmes – on veillait à utiliser les mots que notre supérieure aimait entendre… 

Pendant les années où moi-même je faisais partie de la communauté, j’ai toujours donné l’intégralité de mon salaire. En revanche je ne savais jamais en quoi mon argent était dépensé. 

Nous vivons la communion des biens » était la réponse à ma question. Aux focolare nous devions faire méditation tous les jours pendant une demi-heure. On n’avait pas le choix sur quoi méditer : c’était toujours des écrits de la fondatrice ou des enregistrements (audio, vidéo, CD). 

Tous les soirs nous devions remplir une fiche : il fallait cocher des cases si on avait fait les prières du matin, du soir, si on avait récité le chapelet, fait méditation, allé à la messe, si on s’était lavée, à quelle heure on s’était couchée et levée, si on avait pris des médicaments et lesquels, si on avait de l’apostolat fructifiant nous mettions les adresses des personnes et leur numéro de téléphone pour après remplir le fichier, dépensé de l’argent et pourquoi, avec qui on correspondait. 

Le témoin évoque le formulaire des « schemetti », sortes d’examens de conscience que le focolarino ou la focolarine, célibataire ou marié, remplit chaque soir pour remettre tous les 15 jours à son ou sa supérieure le ou la capo-focolare. En effet il faut tout communiquer pour « tout donner à Jésus au milieu de nous ». Et elle rappelle les années où Chiara Lubich était encore vivante. Alors enthousiaste et bien sûr, naïve, elle chantait avec d’autres compagnes sous le balcon de leur fondatrice vénérée :

Comment t’exprimer par des mots l’infini que tu as mis en nous/

Dans tes mains la vie se transforme/

Comment pouvoir te redonner l’amour que tu nous donnes/

Ce souffle avec lequel tu nous façonnes à ton image/

Et nous voudrions inventer pour toi/

Un merci que personne n’a jamais entendu/

L’amour que tu nous donnes/

Personne au monde ne nous l’a jamais donné.

« J’ai vendu mon âme »

Un autre témoignage vient confirmer ces dires : c’est celui d’une hollandaise, Monique Goudsmit, entrée à l’âge de 10 ans aux Focolari qu’elle a quittés à l’âge de 34 ans. Elle raconte son parcours dans son livre titré « « BEVRIDJ » ce qui signifie « libérée ».

En octobre 2009 elle a été interviewée dans Trouw, un quotidien néerlandais. Le titre de l’article : “J’ai vendu mon âme” (Ik had mijn ziel verkocht).

À Eindhoven, où je vivais à cette époque, il y avait une communauté Focolare, Focolare étant le mot italien pour foyer (coin du feu). Après l’école j’allais souvent là, presque chaque jour. Quelquefois je restais la nuit. Je recherchais là la sécurité.

Naturellement, souvent je participais à des rencontres et j’aidais à organiser des activités pour des jeunes.  Le soir, au lit, je lisais les livres de méditation de Chiara et j’y prenais plaisir. J’étais enthousiaste et de façon fanatique j’essayais de convaincre autant de gens que possible au sujet de notre grand idéal d’Unité. J’étais certaine que j’avais la vocation de devenir une « focolarina ». Je voulais dédier ma vie à Dieu et, en tant que disciple de Chiara, je voulais renoncer à tout pour aider à réaliser les paroles de Jésus : « Qu’ils soient un »

L’image de rêve d’un monde idéal

Puis j’arrivai à mes 19 ans, je reçus l’approbation du centre romain pour mon entrée. On me permettait de vivre chez les Focolare d’Amsterdam.

[…]La plupart d’entre nous avaient un job en dehors des Focolare. J’étais employée comme travailleur social et je donnais tout mon salaire à la communauté. Tout le monde le faisait.

[…]  Un des concepts clés dans les Focolare est l’image de rêve d’un Monde idéal. Mais ceci doit se conformer à une importante hiérarchie spirituelle. S’il s’agissait de la vie dans la communauté ou d’un rassemblement impromptu, il y avait toujours un capo, une « responsable » avec qui vous deviez « faire l’unité ». Cette personne avait la grâce d’exprimer ce qu’était la volonté de Dieu. Y faire objection était inacceptable, on ne posait pas de questions.

Les émotions, la créativité ou une idée personnelle, devaient être gardées pour soi de façon à être un avec le capo, parce que c’était la façon d’être unifié avec Chiara, et elle avait le « charisme de l’unité ».  C’était comme si nous étions unies à travers les vaisseaux sanguins d’un grand corps mystique. Nous utilisions les slogans donnés par Chiara. De cette façon- là nous avions notre propre code insaisissable pour les gens de l’extérieur. »

Néanmoins un regard de tendresse

Et quand on lui demande ce quelle aimerait dire à ses lecteurs : 

 Une grande partie de mon livre décrit les embûches que j’ai rencontrées. Après quinze ans de chute et de redressements, avec des thérapies intensives et le soutien d’amis que je me suis fait le long du chemin je peux maintenant dire : « Je l’ai fait ». Je suis devenue qui je suis, un être humain parmi beaucoup d’autres. Je suis allée si loin que je peux maintenant signifier quelque chose pour d’autres qui ont des expériences comparables, sans chuter moi-même. Je me tiens forte et je suis heureuse d’aider d’autres qui ont des problèmes dans le domaine des sectes.


[…]Mais ce que je vois aussi c’est que les gens des Focolare sont rattrapés par leur propre « système ». Ils n’ont pas de mauvaises intentions mais, probablement, ils ne sont pas capables de faire les choses différemment. A partir de cette pensée mon livre n’est pas une accusation ou un critique des Focolare. Tout être humain, homme ou femme, a son propre cheminement à faire. Je veux avoir un regard de tendresse sur les autres – et sur moi-même. 

Des références

Monique Goudsmit signale « l’image de rêve d’un monde idéal ». Cette perception a été confortée par une thèse de doctorat en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Soutenue par  Virginie Alnet elle porte pour titre : « Sociologie d’une utopie religieuse, l’étude du mouvement des Focolari ».

Souvent l’utopie frôle le sordide : la révélation par « Les Jours » en date du 16 octobre 2020 sous la plume d’Alexia Eychenne d’une vieille affaire de pédophilie étouffée en interne malgré sa révélation en 1995 et une condamnation en 1998 a obligé Maria Voce, celle qui a succédé à Chiara Lubich à la tête du mouvement, à réagir pour masquer sa gêne en annonçant une enquête indépendante suite à la démission de trois responsables. Il est était bien tard. Est-ce le début d’une désagrégation ? Il est encore trop tôt pour le dire au moment où nous publions cet article, mais le monde idéal reste encore à construire…

La sortie en librairie de l’ouvrage de Renata Patti, ancienne victime « Dieu, les Focolari et moi » donne un coup de boutoir au système. Vous pouvez vous y reporter dans notre rubrique Lectures conseillées.

Enfin les anciennes et anciens adeptes ont créé leur site internet et sont présents sur des blogs. Nous signalons :
> http://www.focolare.net/

Ce site a pour but de donner aux personnes qui ont quitté les Focolare une chance de se rencontrer en liberté. Ce site fournit également de l’information aux personnes qui ne sont pas encore familières avec les Focolare ainsi qu’à celles qui envisagent de quitter ce mouvement.

Ce texte a été rédigé le 06/11/2020. Pendant ce temps la révélation dans la Presse d’anciens abus sexuels sur mineurs commis par un ex-membre des Focolari entrainait la démission de trois responsables, deux pour la France et le troisième pour l’Europe occidentale, ouvrant ainsi une période de turbulences internes. Une enquête interne devrait être ouverte.

Mise à jour du 08/12/2020

[i] Cité par Valerio Gigante dans Adista Notizie n° 38 du 31/10/2020