Les Fraternités de Jérusalem

Le livre d’Anne MARDON « Quand l’Eglise détruit » 

paru à l’HARMATTAN en novembre 2019 a provoqué un choc aux Fraternités de Jérusalem qui, aujourd’hui, reconnaissent par la bouche de leur Prieur général : « Nous devons faire la vérité sur la part sombre de notre histoire » (La Vie 09/12/2019).

Mais il convient de préciser de quelles Fraternités il s’agit : en effet plusieurs branches se présentent
à nous et, parmi elles, deux principales qui, toutes deux, étrangères l’une à l’autre, connaissent des
diffcultés.

La première fondée s’appelle les fraternités monastiques de Jérusalem. 

Mener une vie monastique au cœur des villes, tel était le pari de leur fondateur, Pierre Marie DELFIEUX. Il a résumé son message dans « le livre de vie de Jérusalem » dont le contenu est censé être le ciment de ces différentes communautés, leur référence commune pour les amener à un même système de pensée. Ces Fraternités se sont illustrées à l’église St Gervais à Paris, notamment par la qualité de leurs chants. Mais aussi au Mont Saint Michel. La beauté indéniable des offices occultait souvent bien des souffrances qui se sont manifestées au fil des années par un fort turn-over qui nous avait été signalé.

Pour les fraternités monastiques on peut distinguer trois « sous-branches » : masculine, féminine et les « laures ». Ces dernières ont été créées en 1980 sous l’intuition (sic) de Pierre Marie DELFIEUX.

Anne MARDON qui a dénoncé ces fraternités dans un livre appartenait aux « laures » ou « petites laures ».  Elle y est restée longtemps toutefois, car elle était sous l’emprise du fondateur (cf. notre menu sur les lectures conseillées). Son témoignage vient corroborer d’autres échos qui nous étaient parvenus sur les fraternités monastiques.

Le fondateur est décédé en 2013, mais le flou statutaire initial de cette congrégation s’est prolongé et, comme toute fondation constituée trop rapidement sur plusieurs fronts, l’équilibre entre la congrégation des femmes et celle des hommes est difficile à trouver. Des jeux de pouvoir se sont manifestés parfois de façon contradictoire créant des désillusions et poussant au départ bon nombre de religieux pas assez formés et engagés trop rapidement dans des vœux.

La deuxième branche, s’appelle les fraternités apostoliques de Jérusalem.

Ses effectifs sont actuellement bien réduits (environ 10 sœurs et 12 frères en 2020), 

Il s’agit d’une sorte de conglomérat regroupant des associations privées de fidèles en France et en Italie. Pour la France, cette fraternité apostolique dépend du diocèse de Tarbes-Lourdes, elle est née en 1995 à l’initiative du Père Jean-Marie CABES sous le nom de Fraternité Notre-Dame de l’Aurore et a été rattachée en 1998 aux Fraternités de Jérusalem. Pour l’Italie, cette fraternité est née en 2001 avec Don Giordano-Maria FAVILLINI et dépend du diocèse de Pistoia. Les deux fraternités apostoliques ont donc des histoires bien différentes.

Il s’agit donc pour les fraternités apostoliques d’un mouvement tricéphale tiraillé entre les intuitions de trois fondateurs (les Pères Cabes, Favillini et Delfieux) et dont les membres peu formés et mal informés essaient de comprendre qui décide quoi, et au nom de quelle règle de vie. Il n’est donc pas surprenant que le nombre de départs soit là aussi élevé, soit par démission, soit par renvois souvent non justifiés qui créent un malaise interne.

Les fraternités ont pris un habit similaire en vue de devenir un institut de vie religieuse.  

Les fraternités féminines qu’elles soient monastiques ou apostoliques ont la même prieure générale, actuellement Sœur Rosalba Bulzaga. Il en est de même pour les fraternités masculines qui ont un seul prieur général le frère Jean-Christophe Calmon.

Les personnes quittant la communauté vivent souvent un état dépressif. C’est le cas de Erika MARTINO, cette italienne, membre pendant vingt ans des fraternités monastiques et sortie fin 2019, qui vient de publier en janvier 2021 : L' Amore è più forte della morte: La mia storia di vocazione.

Nous en publions un extrait de l’introduction : « … chaque fois, en voyant les conséquences et tout le mal que j’ai à sortir de cet abîme dans lequel je me suis mise ou plutôt dans lequel beaucoup, délibérément, ont contribué à me faire tomber, des doutes me viennent. N’aurait-il pas été plus facile de donner suite au cours normal des choses ? N’aurait-il pas été plus efficace d’accomplir un geste qui, même, s’il est contraire à ma foi, en réalité était cohérent avec ce que je vivais ? N’aurait-il pas été plus éloquent, plus choquant, et capable peut-être de faire réfléchir, de remettre en cause ceux qui sont à l’origine de mon état dépressif et qui, pour le moment, semblent complètement indifférents à l’égard de mon avenir ? »

 À la suite du livre d’Anne Mardon, et d’un colloque, organisé par la CORREF, sur les abus spirituels une première cellule d’écoute a été mise en place en décembre 2019, cette cellule est devenue indépendante en mars 2020. L’AVREF émet des réserves sur les cellules d’écoute voulues par les communautés car se pose toujours le problème de leur réelle indépendance même si la bonne foi de ceux qui les mettent en place n’a pas à être remise en cause. Cette cellule n’aurait pas été rapidement opérationnelle. Sophie Lebrun, le 9 mars 2021, dans La Vie, parle de 15 mois avant qu’elle le soit.

Dans le même temps une visite apostolique a été ordonnée. C’est la mission des visiteurs envoyés par Rome d’entendre tout le monde, même les anciens. Ils l’ont d’ailleurs dit à une victime :  "c'est bien volontiers que nous vous entendrons".

Pour se faire entendre, les victimes devront donc témoigner deux fois, devant la cellule d’écoute et lors de la visite apostolique, mais auront-elles toutes le courage de le faire ?

Ce n’est pas seulement le nombre de victimes qui importe, mais également la place qu’elles occupaient dans leur communauté. C’était souvent une place de responsabilité qui, laissée vide, permet un remplacement rapide par des personnalités acquises à une politique de gouvernance concentrée sur une équipe restreinte sans qu’il y ait trop de débat interne.

Face à cette situation douloureuse et complexe le prieur général des fraternités masculines, le frère Jean-Christophe CALMON fait des déclarations de bonne volonté que l’on aurait tort de dénigrer, mais, à l’AVREF, nous recoupons cette situation avec celle d’autres communautés dont l’avenir est sinon compromis, du moins incertain, en raison des abus commis par le fondateur, du décalage constaté entre sa pensée et son comportement, de l’héritage empoisonné qu’il a livré à ses successeurs, ainsi que de la négligence avec laquelle les autorités épiscopales, bernées par de beaux discours ont laissé se développer des congrégations dont le charisme, les statuts, la règle et le fonctionnement auraient dû être davantage précisés et contrôlés pour éviter que des vies ne soient brisées et des bonnes volontés déçues.

Mise à jour 13 avril 2021

Lien vers le livre d’Erika Martino : https://www.amazon.fr/Amore-pi%C3%B9-forte-della-mort