Quand une religion devient-elle une secte? 

L'Amérique a probablement approvisionné le monde en nouvelles religions plus que toute autre nation. Depuis la première moitié du 19ème siècle, l'atmosphère d'expérimentation religieuse dans le pays a produit des dizaines de mouvements, depuis la religion  des mormons jusqu’à un large éventail de pratiques axées sur la nature regroupées sous le nom de Wicca.

En 1970, le savant religieux Jacob Needleman a popularisé le terme "nouveaux mouvements religieux" (NMR) pour classer les nouvelles religions, ou les variantes des anciennes que la génération  Woodstock avait embrassées. Mais comment pouvons-nous dire quand un mouvement religieux cesse d’être nouveau ou inhabituel et devient une secte?
C'est une question qui a une longue histoire dans ce pays. La controverse impliquant le  scénariste-réalisateur d’Hollywood Paul Haggis n’en est que la plus récente manifestation.
M. Haggis a quitté l'Église de Scientologie et l’a accusée de pratiques abusives, y compris d’exigences pour que les adeptes coupent les liens avec leurs familles, ce que ladite église dément vigoureusement.

A utiliser le terme secte de façon trop banale on risque de bitumer le terrain simplement non conventionnel qui a longtemps fait de l'Amérique un abri sûr. Au début du 19e siècle, le  district « Burned-over"[1]  de l’Etat central de New York - ainsi nommé pour les passions religieuses de ceux qui s'y sont installés après la Guerre Révolutionnaire - a donné lieu à une vague de nouveaux mouvements, y compris le Mormonisme, l’Adventisme du septième jour et le Spiritisme (ou le parler avec les morts). Il fut une époque, comme l’a écrit l'historien Sydney E. Ahlstrom, où «Les fermiers devinrent théologiens, les jeunes marginaux du village devinrent évêques, les filles dérangées devinrent  prophètes ».

Lorsque la ruée vers l'or en Californie en 1849 attira les colons vers l’Ouest, la passion de la nation pour la nouveauté religieuse se déplaça avec eux. Au début du 20e siècle, le soleil de Californie avait remplacé New York comme laboratoire de l'Amérique pour la spiritualité d’avant-garde. Libérés du poids de la tradition et des structures ecclésiastiques qui fournissent un caractère prévisible à la vie des fidèles, certains mouvements se caractérisèrent par une approche «make-it-up-as-you-go»[2] qui en est finalement venue à redéfinir les gens, l'argent et la bienséance comme des pièces jetables destinées au bénéfice de l’organisation.

[1] Expression qui évoque l’idée d’une « terre brûlée », totalement consumée
[2] Cet  américanisme se rapproche de notre « à-la-va-comme-je-te-pousse ».

De nombreux universitaires et observateurs du phénomène sectaire, comme le psychologue Philip Zimbardo G. de Stanford, tombent d'accord sur quatre critères pour définir une secte :
 
 - Le premier est le contrôle du comportement, c'est à dire, la surveillance de l'endroit où vous allez et de ce que vous faites.
- Le deuxième est le contrôle de l’information, comme la façon de décourager les membres de lire une critique du groupe.
- Le troisième est le contrôle de la pensée, imposant des limites précises au questionnement doctrinal.
- Le quatrième est le contrôle des émotions avec utilisation de l’humiliation ou de la culpabilité.
 
 Mais parfois ces traits peuvent également être détectés à l’intérieur des religions dominantes. Donc, je voudrais ajouter deux catégories de plus : le contrôle financier et le leadership extrême.
- Le contrôle financier se traduit par la perception de cotisations ou de frais ruineux, ou effectivement par l’embauche de membres  efficaces que l’on place sur des bourses ou des quotas de vente. Songez à l'image une fois familière des dévots de Hara Krishna vendant des livres dans les aéroports. Ou un de mes amis, aujourd'hui employé respecté dans une organisation à but non lucratif,  qui rappelle comment son départ de l’Eglise de l’Unification du révérend Sun Myung Moon fut compliquée par le problème d'un énorme trou dans son curriculum vitae, reflétant les années qu’il avait lui-même engagées financièrement pour l’église.

- Les problèmes avec le leadership extrémiste peuvent être plus difficiles à repérer. Le culte le plus tragique du siècle dernier fut le Temple du Peuple du révérend Jim Jones, qui se termina par  un assassinat et un suicide de masse dans les jungles de la Guyane en 1978. Seuls de rares observateurs à l’origine avaient compris que Jones était dangereusement erratique. Connu pour la diversité raciale de ses fidèles de San Francisco, Jones avait  été largement fêté sur la scène politique locale dans les années 1970. Il n’était pas un « New Ager » de la côte ouest qui aurait mal tourné. Au contraire il sortait du lot de la chaire de l'Église chrétienne (les Disciples du Christ), en empruntant parfois un ton rassurant d’américain moyen  dans ses sermons.

Pourtant, chaque groupe religieux coercitif abrite un trait révélateur : un fâcheux goût du secret. A l’opposé d’une secte, il devrait être simple, pour ses membres ou  ses observateurs, d’adhérer ou de quitter une culture religieuse, comme n’importe quelle nation libre. Les membres ne devraient ressentir aucun obstacle à des relations, des idées ou des voyages, et les finances du groupe devraient être raisonnablement transparentes. Sa doctrine n’a pas besoin d’être conventionnelle, mais les gens qui y sont extérieurs devraient pouvoir la connaître. Quand  ces qualités sont absentes, une religion non orthodoxe peut s’abîmer dans les ténèbres

M. Horowitz, est rédacteur en chef de Tarcher / Penguin à New York et auteur de "l’Amérique occulte  ", « Occult  America »  (Bantam).

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