Témoignage de Mary Donnelly

§1

En 1973 quand j'avais 27 ans, je suis arrivée à l'Arche à la recherche d'un approfondissement de mon expérience de Dieu.  Une de mes cousines était l'une des premières femmes assistantes à l'Arche en 1964.  Elle parlait de la spiritualité contemplative du Père Thomas et de Jean Vanier en termes élogieux.
 
Au cours de mes deux ans à l'Arche, j'ai recherché à plusieurs reprises la direction spirituelle du Père Thomas Philippe. Je lui parlais  de mes soucis, assise près de lui, son bras autour de moi.  Ces moments étaient réconfortants, comme le fait pour un enfant d'être dans les bras d'une grand-mère aimante.
 
En 1975, je suis devenue assez dépressive.  Mon séjour à l'Arche avait évéillé en moi un sens plus profond de la présence divine, mais c'était en même temps une vie difficile. Il y avait un manque de stimulation intellectuelle et je ne trouvais pas de moyen d'exprimer ma propre créativité. Ce mode de vie a contribué à faire grandir en moi un sentiment de malaise auquel j'ai cherché des réponses.

A la recherche d'une direction nouvelle dans ma vie, j'ai décidé d'entreprendre les exercices spirituels de St. Ignace de Loyola avec un jeune père Jésuite.  Pendant cette retraite de trois semaines, je suis tombée dans une détresse de plus en plus grande. Je n'étais pas préparée à l'intensité de ces exercices.  Avec le jeûne et les temps de prière prolongés, j’ai commencé à avoir des expériences visionnaires qui menaçaient de me submerger. 

§2

 Lorsque je priais, des scènes de mon enfance difficile émergeaient. En outre, au début de ma retraite, une assistante de Trosly s’est suicidée. Cela me terrifiait. Pourquoi Dieu n'avait-il pas été là pour l'aider?  Et si Dieu ne venait pas non plus à mon secours?

Pendant cette retraite, j'ai éprouvé une détresse psychologique assez profonde.  En même temps, j'ai projetté des qualités exceptionnelles sur ce père Jésuite, comme s'il était mon sauveur.  Malheureusement, il n'était pas capable de m'aider dans les aspects psychologiques de ma souffrance.
 
Quand je suis retournée à Trosly après la retraite., je me sentais brisée et désespérée. J'ai décidé d'aller parler avec le père Thomas.  J’étais très vulnérable, et je me sentais réconfortée et rassurée lorsque j'étais assise près de lui.  Je le voyais aimable, vieux, comme un saint.  Je lui ai partagé les projections que je faisais sur le jeune Jésuite, et mes désirs d'avoir dans ma vie un homme, bien-aimé.
 
Alors que je partageais mon histoire avec lui, j’ai remarqué que son bras gauche avait glissé de mon épaule à mon dos, et que sa main gauche était maintenant sur mon sein gauche. Je ne savais pas quoi penser, mais je me suis dit: "Ce doit être parce que mon cœur est dur, et il essaie de briser mon coeur de pierre avec son énergie".

Puis j'ai remarqué qu'il avait pris ma main droite, qu'il tenait jusque-là avec chaleur et tendresse, et que maintenant il la maintenait sur ses genoux dans la région de l'entrejambe en appuyant doucement.   Je me suis dit:  "Non, ce n'est pas ce que tu penses...."

§3

Enfin, il s'est tourné vers moi et m'a dit: "Prends Jésus dans tes bras" ... alors je l'ai entouré de mes bras, trouvant cela très bizarre et malvenu, mais en essayant quand même de rester ouverte pour comprendre ces actions. Peut-être qu'il voulait me montrer comment c’est, concrètement, d’aimer et de "tenir" Jésus...et un prêtre est le représentant de Jésus. 
 
Je suis sortie de ce moment de "direction spirituelle" avec une impression très étrange.
 
Le même soir, je ne me sentais pas bien et j'étais restée dans ma chambre. Je me trouvais toute seule dans le bâtiment.  Le père Thomas est venu me rendre visite. Quand il est entré dans la chambre, il s’est assis à côté de moi sur le lit. Quand il a voulu mettre son bras autour de moi, j’ai reculé. Une voix intérieure m'a dit: "Vieux dégueulasse" .  C’était comme si une lumière s'allumait dans ma tête. Quand je lui ai dit de foutre le camp, son visage s'est transformé en celui d'un adolescent rejeté.
 
Après cet épisode, je me suis sentie  déstabilisée.  Un prêtre à la réputation de sainteté, le "saint prêtre de l'Arche", s’était transformé en "vieux dégueulasse". C'était comme si Dieu s'était transfomé en diable.  Il n'y avait personne à qui j'aurais pu en parler. Personne ne m’aurait crue. J'ai quitté l'Arche quelques mois plus tard, à peine capable de fonctionner de façon autonome..

§4

Une fois rentrée chez moi en California, je me suis effondrée.  Je n'étais  capable ni de travailler ni de conduire une voiture.  Il a fallu que ma mère prenne soin de moi, jeune femme de 29 ans.  J'ai eu besoin de beaucoup d'aide psychothérapeutique.  J'étais souvent bouleversée par des pensées et  des émotions terrifiantes. 
 
Dans ma vie d'aujourd'hui, je suis psychothérapeute et je pratique une psychothérapie centrée sur le corps.  Après avoir subi ce "baptême du feu", j'ai mieux  compris comment la guérison des blessures psychologiques est aussi importante que la prière dans la vie spirituelle.   J'ai compris que le père Thomas Philippe avait une spiritualité très développée, mais qu'il souffrait en même temps d'une maladie psychique grave et non soignée (une addiction sexuelle compulsive) qui était nuisible non seulement à lui-même mais aussi aux autres.  Pour guérir l'addiction sexuelle compulsive, il faut des connaissances et une méthodologie psychologique spécifique.
 
Ce que le père Thomas faisait était complètement à l'opposé de l'Evangile de Jésus Christ.  Mais il ne sert a rien de dire que les agissements du père Thomas trouvaient leur source dans le "péché", ou que Thomas Philippe était "pécheur".  L'origine de l'addiction sexuelle compulsive est souvent par suite d'un traumatisme vécu précocement dans l'enfance.

Aujourd'hui, grâce à la possibilité de sensibiliser l’Eglise et le monde religieux à la compulsion sexuelle,  secours et miséricorde sont possible pour les prédateurs, tout comme les victimes.