Témoignage de Nicolas Le Port-Letexier,  
ancien élève à Autrey 


Vendredi 20 juin 2008 | Le Parisien
Propos recueillis par J.-M.D.

Huit suicides au coeur d’une enquête.
La communauté des Béatitudes, un groupe catholique au fonctionnement très controversé, est dans la ligne de mire des gendarmes et des policiers qui décortiquent son fonctionnement. Ce mouvement religieux international présent dans les 65 diocèses de France, qui mêle à la fois des familles et des laïcs très croyants, mais aussi des consacrés n’est pas en odeur de sainteté.

Cette communauté fait l’objet depuis février d’une information judiciaire pour « non-dénonciation de mauvais traitements ou atteintes sexuelles par personnes ayant autorité » ouverte au tribunal de Rodez (Aveyron). C’est dans ce cadre que les enquêteurs de l’Office central de la répression de la violence faite aux personnes (OCRVP) ont entendu le 27 mai Nicolas Le Port-Letexier, un ancien élève du cours Agnès-de-Langeac, entre 1995 et 1999. Un lycée privé installé dans l’abbaye d’Autrey (Vosges), une des maisons des Béatitudes, où là aussi des déviances ont été dénoncées. En vain. Car, en avril 2004, un non-lieu avait été délivré dans une enquête sur des agressions sexuelles par une juge d’instruction d’Epinal, faute de charges suffisantes. Mais l’affaire pourrait être relancée. Au moins huit anciens élèves de cet établissement ont mis fin à leurs jours. Comme David Dewailly, dont la famille témoigne.
Une autre enquête est menée par la juge d’instruction Séverine Contival du tribunal de Rodez sur les déviances d’un frère, Pierre-Etienne A., 57 ans, mis en examen pour « agressions sexuelles sur mineurs » et qui s’est dénoncé auprès des autorités judiciaires. Une quinzaine de victimes ont déposé plainte.


« Je ne savais pas que j’allais entrer en enfer »


Le Parisien : Pourquoi êtes-vous entré au cours Agnès-de-Langeac à Autrey ?

Nicolas Le Port-Letexier : Au cours d’une retraite religieuse à l’âge de 11 ans, j’ai eu une révélation. Je voulais devenir prêtre. Mes parents, pas très pratiquants, ont d’abord eu des réticences. Ensuite, j’ai fait la connaissance d’un ami dont les parents étaient proches de la communauté des Béatitudes et il est entré au collège à Autrey. Je découvrais une spiritualité proche de la vie des premiers chrétiens. J’ai convaincu mes parents de m’envoyer dans ce cours réservé aux garçons et supposé former l’élite de la communauté et de l’Eglise. En fait, je ne savais pas que j’allais entrer en enfer.

C’est-à-dire ?
Nos enseignants étaient parfois des bénévoles. Certains étaient incompétents. Je n’ai pas eu de cours de maths ni d’anglais pendant des années. L’après-midi, on avait les « chantiers ». On passait des heures à débroussailler le parc, à conduire le tracteur, à déménager des radiateurs en fonte. Mais à l’époque, tout le monde trouvait cela normal. Nous étions enthousiastes et fiers car c’était une vie communautaire. A la cantine, les repas étaient préparés avec les restes de la Banque alimentaire. Je me souviens avoir mangé de la soupe lyophilisée périmée. On a tous vomi. La qualité des repas dépendait, comme on nous disait, de la providence... Le pain était tellement dur qu’on le trempait dans l’eau pour le rendre consommable.

Et ces curieuses séances d’exorcisme ?
Etre malade, c’était être « infesté diaboliquement ». L’un des directeurs spirituels pratiquait des exorcismes deux ou trois fois par semaine sur les élèves, toujours vers minuit. Un jour, une soeur italienne a imposé ses mains sur moi pour me dire que j’avais un instinct de mort. Il y a de quoi être déstabilisé. Leur stratégie consiste à nous maintenir dans un infantilisme spirituel où domine le culte de l’émotionnel. J’en veux pour preuve qu’il faut un miracle tous les samedis lors des vêpres. On impose les mains pour invoquer la puissance de l’esprit et un malade se relève guéri de tous ses maux.

Avez-vous observé des dérapages à caractère sexuel comme ceux révélés par le frère Pierre-Etienne ?

Le responsable de la communauté d’Autrey, qu’on appelle le berger, venait me savonner sous la douche. Le soir, il invitait d’autres jeunes à le masser nu sur le lit dans sa chambre. Il caressait les fesses et embrassait la poitrine d’un autre. Certains responsables avaient des relations sexuelles avec les élèves. Et dire que parmi eux, il y avait celui qui était mon idéal de prêtre. J’ai même brodé son étoile lors de son ordination sacerdotale.

On parle aussi de suicides parmi les anciens élèves ?
Huit jeunes à ma connaissance ont mis fin à leurs jours.
Le dernier est mort il y a un mois. Il s’agit de David, Aurélien, T., Xavier, Aurélien, Jean-François ainsi qu’un jeune Belge et un Allemand. On apprend cela au hasard des rencontres. La communauté sait cultiver le culte du secret.

Vous avez pourtant alerté la hiérarchie de l’Eglise sur ces déviances ?
On a fait une lettre de quinze pages décrivant point par point. Elle a été remise à l’évêque de Nantes dont je dépendais mais aussi à l’évêque de Saint-Dié, dans les Vosges, et à celui de Namur car l’une des victimes était belge. Nous avons été poliment écoutés. L’un des évêques m’a juste fait remarquer que j’avais fait une faute d’orthographe. Et plus tard, il m’a été répondu que seul le silence étanchera ma soif de justice.

Quel regard portez-vous sur les Béatitudes ?
Ils ont détruit ma vie. Ils me l’ont volée. Aujourd’hui, j’enterre des amis. Ils ont réussi à nous culpabiliser, à nous faire douter de nous-mêmes. Pour eux, je suis le diable incarné. J’ai fait le deuil de ma vie religieuse et je ne sais pas comment j’ai gardé la foi.