3 JOURS DANS LA NUIT
Carnet d'une victimologue au cœur des abus
Isabelle CHARTIER SIBEN
Éditeur : Editions de l'Emmanuel, avril 2024
Rayon Chrétiens et médias
EAN 9782384331826
Il y aurait aujourd'hui « une désirabilité de l'état de victime",
c’est ainsi que s’exprime sur Youtube, le romancier et philosophe prolixe, Pascal BRUCKNER, récipiendaire de nombreux prix, qui a sorti pour ce printemps 2024 son dernier essai paru chez Grasset : « Je souffre, donc je suis ».
Il s’y fait le pourfendeur de ce qu’il considère comme l’idéologie victimaire qui envahirait tous les pans de notre société : « La victimisation comme chantage sur autrui et pathologie de la reconnaissance, tel est l'envers de ce progrès. La souffrance est devenue paradoxalement, dans l'Occident hédoniste, un nouveau sacré qui méduse…. Ce dolorisme mâtiné d'aigreur valorise la figure du martyr et alimente ces deux grandes passions que sont le ressentiment et la vengeance. »
Cet essai est la preuve d’un bel esprit qui cherche à juste titre à faire taire le chœur de certaines pleureuses promptes à rechercher la compassion du public, mais il se trompe néanmoins de cible. Une association comme l’AVREF qui a fait de ses objectifs statutaires l’aide aux victimes ne peut, sans réagir, laisser croire que l’idéologie victimaire imprégnerait désormais notre société. La sagesse des générations passées ne nous a-t-elle pas enseigné que les grandes douleurs sont muettes. Les entretiens menés par l’équipe de la CIASE n’ont-ils pas démontré que cinquante ou soixante ans après les faits, la personne qui a subi un abus porte toujours en elle le traumatisme de l’agression ? Et pourquoi Pascal BRUCKNER, sans les avoir écoutées, prête-t-il à ces victimes, parce qu’on parle d’elles enfin, parce que l’on reconnaît leur existence, ces grandes passions de ressentiment et de vengeance ?
Les confidences et témoignages que l’AVREF a recueillis depuis plus de vingt années ne sont-ils pas la preuve de l’utilité d’une association telle que la notre ? Mais que d’efforts pour sortir de la confidentialité, pour oser libérer la parole ! C’est bien souvent une démarche titubante, un « stop and go », une spirale erratique.
Et pourtant nous ne touchons pas les milieux sportifs, professionnels, médiatiques et artistiques dont l’actualité récente nous renvoie une description souvent bien différente de l’image idéale que le grand public s’en était faite.
Mais qui pouvait, mieux qu’une victimologue, nous faire découvrir le vécu, le pensé, mais aussi l’impensé, de celles et ceux qui ont été marqués pour la vie dans leur esprit et dans leur chair par les comportements pervers de ceux qu’ils considéraient détenir l’autorité ? C’est pourquoi nous oublions Pascal BRUCKNER et nous saluons ici la parution du livre d’Isabelle CHARTIER SIBEN « trois jours dans la nuit », préfacé par Dom Dysmas de Lassus dont nous recommandons déjà les écrits sur ce site.
Le carnet dune victimologue au cœur des abus
Docteur en médecine, spécialiste en psychologie et victimologie, l’auteure a cofondé il y a plus de vingt ans l’association « C'est-à-dire » qui vient en aide aux personnes victimes d’abus et d’attentats. Forte d’avoir accompagné des centaines de personnes, elle est reconnue comme experte auprès des autorités civiles et religieuses, du moins celles qui acceptent de reconnaître les faits car les résistances sont encore vives ! Ce livre n’est pas un traité ; il est donc facile à aborder pour tout public. C’est un carnet, le carnet dune victimologue au cœur des abus. Pour masquer les scandales les plus criants et respecter le silence de ses patients elle a changé les identités et les repères les plus évidents, mais tous les entretiens qu’elle reporte ou reconstitue sont criants de vérité. Une vérité qui interpelle, qui ne laisse pas indifférent.
Elle nous plonge durant trois journées dans des rencontres épuisantes …
menées sur un rythme harassant auprès notamment de religieux, de religieuses, le « MeToo » des congrégations. Les dialogues rapportés y sont plus vrais que nature. « Enrôlés, endoctrinés, recrutés, combien de jeunes ont ainsi été manipulés » écrit-elle. « J’en reçois par dizaines… ». Elle aborde tous les sujets tabous, elle combat le faux pardon, la fausse miséricorde qui absolvent les coupables et culpabilisent les victimes. Elle rappelle que » pour sortir d’une situation d’emprise, la logique ou les preuves ne servent à rien. Seul ce qui touche aux valeurs peut permettre à la personne de réintégrer sa conscience, son cœur et son intelligence, de se réapproprier son moi. ». Elle reprend sur un ton indigné l’expression déjà entendue : « sortir de la crise des abus » comme s’il s’agissait d’un passé révolu. « La crise des abus me semble être une expression tout à fait étonnante » constate-t-elle. « Ce sont les révélations d’abus qui font crise, qui sont des manifestations aiguës. Mais le problème n’est pas ce qui est dit et ce qui aujourd’hui effectivement fait crise, mais ce qui est ou a été commis comme abus et en si grand nombre ».
Déconstruire le système d’emprise…
Que l’on ne s’y trompe pas : on pourrait penser qu’elle tient un discours misérabiliste quand elle repense à « toutes ces personnes qui, au nom de Dieu, ont été manipulées, trompées, détournées, anéanties, détruites ». Mais elle n’entre pas dans la nuit du désespoir. Elle affirme en effet dans une interview que l’on doit « déconstruire le système d’emprise pour retrouver une autonomie de pensée ».
Et pour conclure : « Comme un nimbe sur la terre, les dernières lueurs du couchant irisent le ciel et viennent déposer sur ma vitre quelques gouttelettes d’espoir ».
Quant à nous, nous recueillons cette rosée nocturne et recommandons ce livre : telle est notre conclusion.
Publié le 21/05/2025
