Le Silence de Betharram

Recension

Parution : 24/04/2025
Editeur : Michel LAFON
ISBN : 9782749962405
 

Pour bien comprendre l’impact du livre il convient de nous situer dans une perspective de long terme. 

Alain ESQUERRE reconnaît d’ailleurs que ce silence a duré au moins quatre décennies. C’est ce que l’on avait déjà constaté ailleurs dans ces affaires de pédocriminalité.


En effet elles avaient éclaté dès 2008 dans les Vosges à Autrey au cours Agnès de Langeac : 

pas moins de huit suicides d’adolescents, six français, un allemand et un belge pour des faits remontant à 1995. A quoi s’ajoutait la mort suspecte au Rwanda d’un prêtre africain dénonciateur. L’OCVRP avait enquêté, mais aucune plainte n’avait été déposée malgré les conseils de la Gendarmerie : la communauté des Béatitudes avait imposé son omerta et les parents des jeunes, malgré le deuil qui les frappait, avaient reculé devant le risque de « salir » l’institution ecclésiale. L’affaire avait fait du bruit, mais le scandale avait été bien circonscrit et l’on s’était contenté de la condamnation en Périgord du fondateur des BEATITUDES.

Puis, plus rien…

Mais un second choc s’était produit en 2016 avec l’affaire Preynat dans le diocèse de Lyon 

révélée par les victimes regroupées en association. Le nom de leur raison sociale était bien choisi : LA PAROLE LIBEREE ! C’était déjà tout un programme. 80 victimes furent recensées. L’impact médiatique fut très fort en raison aussi des prises de position pour le moins ambiguës du cardinal Barbarin et des débats qui suivirent.
Nul doute que cette seconde affaire avait aidé à la mise en place de la CIASE dont Jean-Marc SAUVE rendit LE rapport en octobre 2021.

On pensait pouvoir respirer enfin 

en cette seconde décennie du 21ème siècle, dans cette période d’après-CIASE qui commençait à ronronner doucement avec les dispositifs de reconnaissance et de réparation mis en place dont on se satisfaisait trop vite. C’est alors qu’a éclaté cette affaire BETHARRAM avec cette fois-ci pas moins 200 victimes portant plainte et un effet de diffusion dans de nombreux établissements et pensionnats de l’enseignement catholique sur l’ensemble du territoire.

Un homme est à l’origine de tout ce tintamarre. Lui-même victime. Il s’agit d’Alain ESQUERRE,

 l’auteur de ce livre, ancien élève du collège concerné. Pourtant les responsables ne mesuraient pas encore l’ampleur nationale du scandale quand pourtant, le 9 juillet 2024, les médias régionaux photographiaient Alain ESQUERRE venant déposer 26 plaintes supplémentaires au Tribunal de Pau.

Il est vrai qu’au départ il y avait un déni dont fait état l’auteur du livre :
« Comment accepter, comprendre ce déni collectif ? Comment expliquer que les enfants ne soient pas parvenus à parler pendant au moins quatre décennies ? Que les rumeurs n’aient pas sorti les parents de leur léthargie, à défaut de les alerter ? Pourquoi personne n’ose dire ou exprimer son malaise ? Pourquoi intuitivement a-t-on pour premier réflexe de le réprimer de le taire ? Cet aveuglement est une violence latente qui s’exerce de la part de toute une société. » p. 204

Face à cette situation Alain ESQUERRE décide de rompre ses habitudes, 

de quitter sa vie tranquille, de s’arracher à ses promenades dans les forêts pyrénéennes et de s’engager :

« Une vie de mensonges et de faux-semblants n’est de toute façon plus une option », 

écrit-il, surtout quand on sait que des pervers, des tortionnaires continuent à circuler librement et jouissent dans le pays et dans le collège même, après des décennies de violences perpétrées, d’une forte considération qu’il juge intolérable.

«Au bout du fil, j’entends la terreur, mais je ne m’y arrête pas. »

C’est le début de son aventure, tout d’abord solitaire, contre l’avis d’autres anciens élèves, et en dépit du silence des voisins et d’un village, d’une région où tout le monde se connaît. Alors il échange sur internet, il crée un compte Facebook, il téléphone à d’anciens élèves. C’est la bouteille à la mer : quelles sont les réponses ?

« Ils s’en sont tirés jusque-là, pas la peine de remuer le passé ». Cela lui est insupportable : 

« A chaque fois ces réponses me rendent dingue. Téléphone collé à l’oreille je fais les cent pas dans la maison. J’écoute comme le ferait un prêtre, mais je tente de convaincre comme le ferait un homme politique en campagne. Au bout du fil, j’entends la terreur, mais je ne m’y arrête pas. Derrière la peur ils ont tous besoin de faire surgir la vérité. Tous les enfants fantômes coincés à l’époque de leur agression veulent entendre un jour qu’ils n’ont rien fait, que ce n’était pas leur faute et qu’ils ont droit à une réparation. Tous. Pas d’exception à la règle. (P. 78)

 
Mentionnant la façon dont les élèves plus âgés maltraitaient les plus jeunes, Il analyse bien les composantes du caractère systémique des violences perpétrées :

« Ils ont utilisé certains enfants à reproduire leurs actes pervers » .( p.185)


Il comprend comment ce système a joué sur les divisions et il dénonce 

« la capacité de nos agresseurs à nous avoir montés les uns contre les autres. Nous avoir privés de notre capacité d’empathie et d’identification à l’autre. Le processus de manipulation et de division amorcé il y a quarante ans est toujours en vigueur et régit encore nos relations ! ». (P. 186)

 
Et il ajoute cette remarque très pertinente valable dans tant de situations :
Ils ont trouvé le moyen le plus pervers : 

« plus il y a de témoins, moins ça parle ». (Page 215)

 
Il s’en prend aux laïcs qui avaient en charge la surveillance des enfants, des pensionnaires, notamment dans les dortoirs. Il explique comment il amorce au prix d’énormes difficultés la procédure judiciaire qui, une fois mise en marche, ne pourra plus s’arrêter en dépit des délais de prescriptions prévus par le code pénal. Mais il s’en prend aussi, et surtout peut-être, aux responsables de la congrégation, à la Direction spirituelle du collège :

 « Ces Hommes de Dieu que nous prenions pour des modèles de vertu, des exemples de piété à suivre, ont trahi nos petits cœurs catholiques. Ils ont perverti notre définition encore chancelante de l’amour. Certains ont même utilisé les rites, comme le cérémonial du pardon, pour nous atteindre dans notre chair. Combien de victimes se sont vues justifier par la nécessité d’aimer Dieu sans condition ce qui était en réalité des viols ? (P. 221)


En dépit de son indignation Alain ESQUERRE ne cherche pas la confrontation, mais le dialogue. Il fait le récit de sa a première rencontre avec les prêtres de Betharram le 30 novembre 2024 (p.185 ): le père Bacho propose une « messe de réconciliation » ! Cela fait penser à une victime du père Preynat pour laquelle Régine Maire, secrétaire du diocèse de Lyon en 2014, avait été chargée d’organiser une rencontre avec le prêtre abuseur. Lors de cette confrontation, Régine Maire avait demandé que le père PREYNAT et la victime se réconcilient en récitant un Notre Père. « Une prière complètement à côté de la plaque, je le regrette beaucoup », avait-elle ensuite confié à La Croix. Dix ans plus tard la même maladresse se reproduit avec cette fausse messe et promesse de réconciliation (sic) sans repentir ni justice.

En dépit de cela Alain ESQUERRE persévère et, cinq mois plus tard, le même père Bacho le rappelle pour reconnaître la responsabilité de l’établissement et annonce que la Congrégation accepte le principe d’un fonds d’indemnisation. 

« Je peux respirer » 

confie enfin l’auteur du livre qui savoure ce succès obtenu.


Publié le 15/06/2025