AUDIT ET VISITES DE CONTROLE

§1

Il existe des procédures d'enquêtes ou de contrôles internes à l’Église comme il en existe dans toute institution. Et les principes qui les fondent sont certainement clairs et structurés.
 
Devant le panorama de déviances qui se présente à nous, il est évident que se pose la question de l'efficacité de ces contrôles. Il ne s'agit pas pour nous de juger de procédures qui ne nous sont que partiellement connues, mais de définir ce qui pourrait remédier à ce dysfonctionnement institutionnel.
 
En effet, nous traitons ici de déviances structurelles qui reposent sur des phénomènes d'emprise et de manipulation. Il est possible que les techniques institutionnelles de manipulation ne soient pas repérées par l'autorité.
 
Il s'agit d'abord de comprendre la nature de la déviance structurelle. Il s'agit d'une déviance perverse.
Elle peut donc passer inaperçue.
 
Le mode opératoire de la déviance perverse est mimétique : on utilise le langage institutionnel dans ce qu'il a de propre. Ainsi de la spiritualité, des traditions des vœux, des pratiques de guérison, de méditation, etc. Ces façons de présenter les pratiques et la spiritualité propres du mouvement peuvent empêcher l'enquêteur d'y voir un vice.
 
Ce mode opératoire s'appuie aussi sur les faiblesses institutionnelles, joue sur les peurs et sur les intérêts.
Concrètement, la conscience d'une crise majeure traversée par l'Institution dans le monde moderne, fait que l'autorité, loin de refréner les mouvements déviants, aura tendance à les favoriser. Ils lui proposent avec facilité de retrouver des vocations, de l'argent, une communication maîtrisée, le pouvoir.
 
Ce qu'il faut pointer, c'est donc d'abord le risque de connivence de l'autorité ecclésiale dans la gestion de ce dossier complexe et douloureux.
L'autorité qui missionne un enquêteur doit vouloir repérer les déviances.
 
Il faut donc se poser la question de l'impartialité. Comment, par exemple, se satisfaire qu'un évêque intéressé à une communauté dans son diocèse soit chargé de l'enquête ?
 
Il y a aussi des dispositions prises lorsque les déviances sont avérées, qui semblent un parti pris pour que rien ne change, avec l'alibi de la prudence et le masque de la naïveté. Comment, par exemple, concevoir qu'on maintienne en place les dirigeants d'une communauté déviante, comme s'ils étaient capables soudainement de se sortir eux-mêmes du carcan de leur fonctionnement et d'un système d'emprise dont ils ont été des rouages essentiels ?
 
Ceci étant dit, il nous semble important d'établir des règles élémentaires qui garantissent la neutralité de l'enquête et intègrent la psychologie déviante, d'une part, et la psychologie de la personne sous emprise, d'autre part.

§2

Les trois pôles

Quand un audit est décidé, son champ d’investigation devrait être organisé en trois pôles :
 
Les structures
Les procédures
Les comportements
 
Doit-on rappeler qu’une enquête ne questionnant que les membres actuels, lesquels sont coordonnés par leur hiérarchie, est déficiente et n’obtiendra que le son de cloche des supérieurs ? Il faut interroger individuellement, et en lieu neutre, chaque membre, mais aussi les proches, le personnel, etc., en créant les conditions pour que la parole soit libre et spontanée.
 
Une enquête prend son temps et peut nécessiter plusieurs auditions d'une personne, tenant compte du processus de libération de la parole.
 
Pour aider à cette liberté de parole, il est bon de libérer les consciences de la tutelle du mouvement, en leur rappelant leur devoir de s'en remettre à l'autorité supérieure de l’Église, ainsi que le définit le droit canonique (canons 1531 §1, 1532, 1561 §2, 628 §3...). En général, les mouvements déviants citent systématiquement l'autorité de l’Église pour asseoir leur autorité propre.
 

Principe de précaution

Dès lors qu’une enquête canonique est décidée auprès d’une communauté, le principe de précaution doit être appliqué consistant à bloquer pendant la période préalable à l’enquête et ce jusqu’à la remise des conclusions finales, tout recrutement de postulant, de novice, toute prise de vœux temporaire ou définitive et tout envoi en mission humanitaire ou évangélisatrice, bref toute initiative ou mesure visant à intégrer de nouvelles personnes ou à renforcer l’appartenance à la communauté de celles qui y sont déjà présentes, ainsi que toute publicité de recrutement par voie directe ou par l’intermédiaire des médias.

§3

Quelques critères de discernement

Si le nombre de personnes prononçant des vœux est sensiblement égal à celui des personnes entrées en noviciat, cela signifie qu’il y a eu emprise initiale et que le discernement n’a pas été sérieusement effectué. Ce sera source de problèmes ultérieurs.
Il faut considérer l’isolement dans lequel on met les personnes, accru par l’expatriation ou les délocalisations fréquentes. Lorsqu’une communauté déplace ses membres trop souvent, il y a un indice de déstabilisation et de fragilisation de la personne à fin d’emprise.
Il est bon de s'intéresser tant à la situation patrimoniale qu'au mode de gestion des flux financiers. Lorsque l'organisation juridique, comptable et fiduciaire n'est pas transparente, ou qu'elle fait apparaître des sociétés écrans, des associations, des fondations ou établissements off shore, ou tous procédés et montages qui, pour légaux qu'ils puissent être, sont propres à dispenser la communauté d'un compte-rendu de gestion responsable, "sincère et véritable" selon l'expression usuelle des Cabinets spécialisés, alors l'indice de dérive est très clair.
 
Dans une communauté où des cas de dépression, de suicides ou d’hospitalisation en milieu psychiatrique ont été recensés, les enquêteurs auront intérêt à vérifier l’existence d’une pharmacie dite « centrale ». La découverte dans cette pharmacie de neuroleptiques, d’anxiolytiques, d’antidépresseurs, et autres médicaments psychotropes sera un bon indicateur de l’état psychique des membres de la communauté et des dérives en matière de prescription médicamenteuse, surtout si les responsables ne peuvent fournir les ordonnances médicales correspondantes.
Lorsque lors des enquêtes le discours des membres est trop concordant, univoque, ne manifeste aucune critique, qu’aucune crise personnelle ni structurelle ne s’avoue, l’indice est évident.

§4

Principes de publicité et de surveillance

Les résultats d’une enquête canonique doivent être publiés si l'on ne veut pas continuer le déni aussi bien dans la communauté que dans sa communication. Les enquêteurs déposeront leur rapport à l'autorité qui les en a chargés, laquelle diffusera aux membres individuellement, lesquels en accuseront réception. Sur ce point comme sur les autres, on ne peut évidemment se suffire de faire confiance à la communauté déviante.
Ce rapport devrait être enregistré dans le Registre des Communautés Religieuses et Laïques recommandé plus loin (chap. 5.1).
 
Ensuite, périodiquement, et au moins une fois par an pendant les cinq années qui suivent, il appartiendra aux enquêteurs de vérifier l’application effective de leurs recommandations par des contrôles annoncés ou par surprise. Si ce n’est pas le cas, des recommandations complémentaires doivent être publiées avec un rappel à l’ordre. Si le rappel à l’ordre s’avère inefficace, les enquêteurs doivent disposer d’une autorité déléguée suffisante pour prendre des mesures conservatoires.

Page 15 sur 25