Formes d’emprise :

Famille

 La suspicion entretenue à l’égard de familles qui émettent des réserves, des objections ou demandent au jeune de temporiser doit être définitivement bannie. Il est malsain que la communauté s’impose comme la nouvelle famille pour couper le postulant de sa famille biologique. Le discernement ne se fait pas contre les familles ou sans elles : il se fait hors de toute pression familiale ou communautaire. L’atteinte de la majorité légale à 18 ans ne doit pas, bien au contraire, remettre en cause ce principe qui fait des familles les partenaires privilégiés de la vie consacrée de leurs membres.

Règlement des situations ambiguës

Au moment où paraît ce document nous héritons de situations ambiguës concernant des laïcs dits "consacrés", qui doivent mener une vie religieuse et communautaire, mais qui n’en restent pas moins des laïcs avec les droits et devoirs afférents à leur état. Pour ces personnes il convient que le statut social soit clairement défini conformément au droit du travail en vigueur dans le pays où ils se trouvent.
 
Sur ce point on note avec intérêt le souci de l’Eglise de France de se doter d’une Convention Collective pour le personnel qu’elle emploie. Il conviendra que cette convention prenne en compte le statut des personnels de service employés dans les sanctuaires, centres de pèlerinage, de retraite et de façon générale tous établissements conçus pour l’accueil, l’hébergement et la restauration des fidèles.
 
Sur la base de la grille conventionnelle et des enquêtes ACEMO[1] des solutions innovantes doivent être trouvées. Il en est de même pour un certain nombre de cas individuels mal réglés jusqu’à ce jour.

[1]Les enquêtes trimestrielles de l’INSEE français (Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques) pour le compte du Ministère du Travail sur l’Activité et les Conditions d’Emploi de la Main d’œuvre (ACEMO) sont un indicateur intéressant. La branche 3206 (Eglise) présente les statuts 5017 du Personnel de l’Eglise de France et Associés présentés par catégorie socio-professionnelle, filière, niveau et coefficient.

en matière de sciences du comportement

De façon générale on s’attachera à améliorer les capacités de discernement des personnalités. Les sujets abordés seront : les règles de l’entretien, de l’accompagnement, les personnalités difficiles, les personnalités fragiles, la dépression, les dérives sectaires et l’emprise mentale, les thérapies douteuses qui se mettent sous couvert de méthodologies à la mode, fussent-elles ou non scientifiques (Ennéagramme, etc.).
 

Il est important de noter qu’une formation exclusivement interne au mouvement ou à l’institution ne peut qu’être problématique, prêtant au danger de formatage et à toutes sortes de carences. On observe que souvent les institutions qui monopolisent la formation s’affranchissent de fondamentaux et sont tributaires de l’enseignement du fondateur, de ses déficiences du point de vue philosophique, théologique, voire ecclésiologique. La visée d’une telle formation, qui, pour s’inscrire dans la tradition catholique, peut se donner les apparences de la plus stricte orthodoxie, est de donner des réponses toute faites (qui satisfont l’institution), lesquelles peuvent rassurer des esprits inquiets mais n’aident pas et n’accompagnent pas une authentique croissance spirituelle ni humaine.

 
Il est donc important, si la formation n’est pas publique, de considérer qu’elle ne peut être réservée à des enseignants "maison". Le contenu de l’enseignement ne peut être privatisé, dès lors qu’il s’inscrit dans le corpus ecclésial. La vigilance repose sur l’Eglise qui par ses reconnaissances donne son seing à ces formations.

Formation des formateurs

Une formation intercommunautaire des formateurs nous paraît le meilleur moyen d’éviter qu’une communauté ne se constitue en groupe isolé. Elle doit tenir compte des évolutions et des réalités du monde moderne, des progrès des sciences de l’éducation et de l’information, des avancées constatées dans l’Exégèse et les sciences bibliques. Elle ne doit en aucune façon être confiée à un seul Groupe. Pour être fructueuse, elle doit permettre aux différents mouvements et sensibilités de s’exprimer dans des sessions appropriées.

La gouvernance 

D’origine religieuse, l’expression populaire «tenir chapitre» indique depuis les temps anciens le souci d’une gouvernance collégiale associant les membres d’une communauté et tenant compte de l’expression de leurs avis avant toute prise de décision importante. Il suffit de rappeler ce principe consultatif à ceux qui sont trop tentés de personnaliser un pouvoir qui ne vient pas d’eux.
 
Ceci étant posé nous développons dans cette section quelques points-clé sur lesquels des dysfonctionnements répétés nous ont été signalés.

QUELQUES DISTINCTIONS ELEMENTAIRES

Compte tenu d’expériences malheureuses récentes dues à certaines confusions nous rappelons quelques distinctions qui nous paraissent élémentaires.
 
On observe de plus en plus de communautés mêlant prêtres, religieux, laïcs, célibataires, personnes mariées, voire couples[2] avec ou sans enfants. Ces situations sont très souvent au détriment du respect de chaque statut ou entité.
[*]     Ne serait-ce pas logiquement à une femme ou à une équipe de femmes qu’il reviendrait de diriger une communauté de femmes ?
[*]     De même à un homme ou à une équipe d’hommes de diriger une communauté d’hommes ?
[*]     Comment préserver l’esprit laïc par exemple si les laïcs doivent obéissance à des clercs ?
[*]     Comment s’assurer seulement du respect de leur autonomie quant à leur activité professionnelle, sociale, etc. ? On observe que systématiquement ils sont fortement "conseillés" quant à ces activités, et très souvent empêchés de toute activité sociale qui ne regarde pas la communauté.
[*]     Comment respecter un choix de célibat dans une vie commune avec des couples et des familles ?
[*]     Comment admettre que des religieux soient gouvernés par des laïcs, fussent-ils consacrés ?
 
Autant de questions qui sont essentielles et qui imposent que ces situations soient abrogées et que chaque type de vocation soit résolue dans le respect du principe de laïcat, de consécration etc. Il est préférable que des mouvements de laïcs soient dirigés par des laïcs. De la même façon on préférera la gouvernance par des religieux des communautés de religieux.

[2]On prendra soin à ce que des couples membres d’une communauté ne dépendent pas d’une direction spirituelle d’un religieux de ladite communauté. Les risques d’intrusion dans l’intimité de la vie du ménage sont en effet trop flagrants et la protection du for intérieur risque en permanence d’être remise en cause.

LE SYSTEME D’ALERTE

La vigilance sur une communauté ne peut se faire dans le seul dialogue avec les responsables. Ceci, nous le savons, est le levier d’une réforme en profondeur des processus de vigilance qui ont montré leur faillite. Il est établi qu’il est inconséquent de se priver de l’écoute des victimes et du lien avec les associations d’aide aux victimes.
 
Nous demandons que soit mis en place un système d’alerte en concertation avec les associations de victimes [public et aussi associatif avec affichage des indicateurs des différentes communautés (pour le public)] permettant de faire remonter l’information et de la traiter dès qu’un dysfonctionnement ou une dérive est enregistré dans une communauté, quel que soit le canal par lequel cette information parvient au Service compétent mis en place par la Conférence des Evêques. Sachant que, en général, quand un témoignage nous parvient ou quand un cas est signalé, il y en a 9 autres qui sont étouffés pour diverses raisons[3], toute remontée d’alerte doit donner lieu de façon réactive dans un délai court à une enquête sur le terrain pour savoir s’il s’agit ou non d’un cas isolé.

[3]Parmi des raisons : la honte du qu’en-dira-t-on, un sentiment de culpabilité, un mécanisme de fuite comme le déni de réalité, un état dépressif, la peur de représailles de la part de la communauté d’origine, les pressions que celle-ci exerce, quelquefois au moyens d’avocats à leur solde, ou encore un mécanisme d’emprise qui se maintient parfois pendant plusieurs années après la sortie.

AUDIT ET VISITES DE CONTROLE

Outre les enquêtes canoniques ou "visites apostoliques" annoncées à l’avance et soigneusement préparées, dont les résultats risquent d’être «orientés» de manière partiale, il convient d’adopter aussi des visites impromptues confiées suite à une décision collégiale à des personnes présentant toutes les garanties d’indépendance, d’autorité, de maturité et de clairvoyance. Ces visites se feront conjointement par deux personnes au moins, qui remettront à la suite sans délai un rapport écrit signé par elles, à l’autorité compétente. Elles contrôleront l’ambiance régnant dans la communauté, le respect des Constitutions ainsi que le respect des propositions énoncées dans le présent document. Elles devront avoir la liberté de visiter tous les lieux où vivent les membres de la communauté et d’interroger toutes les personnes qu’elles souhaitent. Elles feront tout leur possible pour interroger aussi des membres ayant quitté la communauté.
 
Les trois pôlesQuand un audit est décidé, son champ d’investigation devrait être organisé en trois pôles :
 
[*]     Les structures
[*]     les procédures
[*]     les comportements
 
Le système de gouvernance doit être analysé ainsi que la façon dont les décisions sont prises : fait-on "chapitre", ou les décisions sont-elles prises unilatéralement ?
 
Le périmètre de l’audit doit être le plus large possible, allant des donateurs actuels et anciens jusqu’aux anciens et actuels bénéficiaires des activités, prenant en compte l’interne, c'est-à-dire les membres actuels de la communauté, les implantations ou filiales diverses, mais aussi l’externe, c'est-à-dire les anciens membres ainsi que les tiers qui ont eu des rapports particuliers avec la communauté (fournisseurs, partenaires, donateurs, intervenants divers, ...).
 
La procédure doit comprendre des entretiens de groupe de personnes de statuts différents ou, au contraire, de statut identique, venant compléter et enrichir les entretiens individuels en tête à tête. Pour être complet, l’audit doit être diligenté autant que de besoin en faisant appel aux spécialistes de différentes disciplines : droit civil, droit social, comptabilité, fiscalité, santé physique et mentale, gestion de projets, sciences de l’éducation, théologie. Leur rapport doit contribuer à l’évaluation et aux recommandations finales.
 
Doit-on rappeler qu’une enquête ne questionnant que les membres actuels, lesquels sont coordonnés par leur hiérarchie, est déficiente et n’obtiendra que le son de cloche des supérieurs ?
 
Principe de précautionDès lors qu’une enquête canonique est décidée auprès d’une communauté, le principe de précaution doit être appliqué consistant à bloquer pendant la période préalable à l’enquête et ce jusqu’à la remise des conclusions finales, tout recrutement de postulant, de novice, toute prise de vœux temporaire ou définitive et tout envoi en mission humanitaire ou évangélisatrice, bref toute initiative ou mesure visant à intégrer de nouvelles personnes ou à renforcer l’appartenance à la communauté de celles qui y sont déjà présentes, ainsi que toute publicité de recrutement par voie directe ou par l’intermédiaire des médias.

Quelques critères de discernement

[*]     Si le nombre de personnes prononçant des vœux est sensiblement égal à celui des personnes entrées en noviciat, cela signifie qu’il y a eu emprise initiale et que le discernement n’a pas été sérieusement effectué. Ce sera source de problèmes ultérieurs.
[*]     Il faut considérer l’isolement dans lequel on met les personnes, accru par l’expatriation ou les délocalisations fréquentes. Lorsqu’une communauté déplace ses membres trop souvent, il y a un indice de déstabilisation et de fragilisation de la personne à fin d’emprise.
[*]     Il est bon de s'intéresser tant à la situation patrimoniale qu'au mode de gestion des flux financiers. Lorsque l'organisation juridique, comptable et fiduciaire n'est pas transparente, ou qu'elle fait apparaître des sociétés écrans, des associations, des fondations ou établissements off shore, ou tous procédés et montages qui, pour légaux qu'ils puissent être, sont propres à dispenser la communauté d'un compte-rendu de gestion responsable, "sincère et véritable" selon l'expression usuelle des Cabinets spécialisés, alors l'indice de dérive est très clair.
[*]     Dans une communauté où des cas de dépression, de suicides ou d’hospitalisation en milieu psychiatrique ont été recensés, les enquêteurs auront intérêt à vérifier l’existence d’une pharmacie dite «centrale». La découverte dans cette pharmacie de neuroleptiques, d’anxiolytiques, d’antidépresseurs, et autres médicaments psychotropes sera un bon indicateur de l’état psychique des membres de la communauté et des dérives en matière de prescription médicamenteuse, surtout si les responsables ne peuvent fournir les ordonnances médicales correspondantes.
[*]     Lorsque lors des enquêtes le discours des membres est trop concordant, univoque, ne manifeste aucune critique, qu’aucune crise personnelle ni structurelle ne s’avoue, l’indice est évident.

Principes de publicité et de surveillance

Quand les résultats d’une enquête canonique sont publiés, leur contenu doit être adressé individuellement à l’ensemble des membres de la communauté qui devront en accuser réception.
 
Dès lors que ces résultats ont été publiés assortis d’un certain nombre de recommandations, il convient que les enquêteurs eux-mêmes, ou les personnes qu’ils auront désignées, s’assurent bien que les membres de la communauté en ont été tous destinataires. Ensuite, périodiquement, et au moins une fois par an pendant les cinq années qui suivent, il leur appartient de vérifier l’application effective de leurs recommandations et de leur mise en œuvre par des enquêtes de contrôle annoncées ou effectuées par surprise. Si ce n’est pas le cas, des recommandations complémentaires doivent être publiées avec un rappel à l’ordre. Si le rappel à l’ordre s’avère inefficace, les enquêteurs doivent disposer d’une autorité déléguée suffisante pour prendre des mesures conservatoires.

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