Témoin Doris WAGNER

J’ai été contrôlée, manipulée, abusée

NICHT MEHR ICH
« Ce n’est plus moi »
L’histoire vraie d’une jeune religieuse

Nous signalons la parution d’un livre écrit par Doris WAGNER adhérente de l’AVREF de nationalité allemande.  Doris WAGNER, après avoir été religieuse dans une communauté, raconte son histoire personnelle et nous fait part des maltraitances qu’elle y a subies et  des abus dont elle a été l’objet.
 
Son témoignage rédigé dans sa langue maternelle est la marque d’un esprit libre.  La sortie de son livre a donné lieu à des interviews dans la presse écrite, mais elle a également participé à une émission de télévision consacrée au problème des sectes.
C’est pourquoi nous vous fournissons plusieurs liens Internet :
 
Le premier est son interview :
http://www.krone.at/Oesterreich/Was_ist_im_Kloster_passiert._Frau_Wagner-Missbrauchte_Nonne-Story-426600
 
Le lien qui suit vous renvoie à l’émission sur la chaîne DAS ERSTE. Doris WAGNER livre un brillant témoignage en début de cette émission à laquelle participent également deux victimes de sectes, une psychologue et un prêtre catholique « expert en sectes ».
 
http://www.daserste.de/unterhaltung/talk/menschen-bei-maischberger/sendung/11112014-die-macht-der-sekten-100.html
 
Doris nous avait également livré en avant-première son témoignage  rédigé en langue anglaise au printemps dernier puis traduit en français avec ajout des sous-titres. Il se lit d’une traite : ami(e) internaute vous allez être captivé(e) par son récit…
 
Comme l'anglais n'est pas ma langue maternelle, je vais raconter mon histoire de façon un peu grossière sans donner trop de détails qui pourraient facilement dépasser ma maîtrise de la langue. Je vous demande pardon pour les erreurs inévitables que je ferai.

Doris

La jeunesse

Grandie dans une famille luthérienne de sept enfants, la foi avait été essentielle pour moi déjà dès ma tendre enfance. Mes parents ont dû faire face à plusieurs difficultés, parmi lesquelles il y avait les maladies, l'exclusion sociale et le manque permanent d’argent. Mais ils étaient courageux et ne sont jamais allés jusqu’ aux bagarres, à l'alcool ou à d'autres moyens compréhensibles de faire face à leur destin. C’était Dieu, qui était et avait toujours été leur ancrage et leur réconfort, et donc il est devenu le mien. Pourtant, les douleurs de mes parents m'ont empêchée d’avoir le cœur léger. J'ai à peine trouvé du plaisir dans les jeux et les centres d’intérêts de mes camarades de classe. Pourtant, j'ai appris très tôt que je pouvais toujours me tourner vers Dieu avec n’importe quel problème et donc j'étais en paix. Plus j’avançais en âge, plus ma vie devint sérieuse et, dans un sens, solennelle. Je me sentais comme une petite sainte, portant la croix avec le Christ, souffrant en silence et volontairement sans le montrer, étant toujours là pour les autres, surtout pour mes petits frères et sœurs, ne pensant jamais à moi-même. J'étais vraiment bonne à ça (façon amère de le dire). Et ce fut ma meilleure préparation à la vie consacrée.

Quand j’eus l'âge de onze ans, mon père a eu un grave accident de voiture. Il a failli en mourir. Deux de mes frères et ma petite soeur furent sévèrement blessés. La période qui a suivi a laissé ses traces amères dans la vie de ma famille jusqu'à aujourd’hui. Tout a empiré. Mais il y avait beaucoup d’aides, aussi. Le curé de la paroisse catholique a souvent visité ma mère et prié avec elle. Elle a commencé à fréquenter la messe du dimanche catholique et cela l’a profondément réconfortée. Ce fut le début d'un parcours à la fin duquel toute notre famille s’est convertie à la foi catholique. J’étais alors âgée de quinze ans. Et ma foi suivait son chemin et prospérait. Immédiatement après la conversion je " savais " que j'avais une vocation à la vie consacrée. J'ai lu la biographie de sainte Thérèse, des enfants de Fatima, de Thérèse d'Avila et de Jean de la Croix (ce genre de choses m’a vraiment exaltée ...). Je souriais toute la journée, ne cessais de chanter des hymnes d’Eglise (de préférence ceux qui sont en latin), j’assistais à la messe tous les jours et m’habillais uniquement dans de longues jupes tandis qu’en même temps j’excellais dans la vaisselle, le nettoyage et gardiennage. J'étais une candidate parfaite pour n'importe quelle communauté religieuse, en particulier pour les «jeunes et ferventes " récemment fondées. J'étais prête à quitter l'école à l'âge de seize ans pour entrer dans un couvent. Mais mes parents et professeurs me convainquirent de terminer, ce que j'ai fait en 2003 en obtenant plutôt de bonnes notes.


La vocation

Pendant les vacances d'été avant la dernière année à l’école, j'ai rencontré des Sœurs de la famille spirituelle *******[1] .D'abord, je ne les aimais pas. Elles ne portaient pas d’habit, ce qui pour moi était un mauvais signe. Je voulais plutôt à entrer dans un couvent très austère et cloîtré, avec des Sœurs portant les longs habits anciens à col haut. Pourtant, je me sentis obligée d’accepter leur invitation à visiter leur maison mère à Bregenz. Cette visite fut pour moi une sorte de coupure finale. L'énorme ancien monastère au pied de la colline avec son magnifique jardin , la messe solennelle de l'Assomption , de nombreux jeunes prêtres autour de l'autel , les quantités de visages jeunes et rayonnants , toute l'atmosphère de prière et de joie et last but not least l’attention qu’ils m’accordèrent. Jamais dans ma vie tant de prêtres et de religieuses avaient pris tant de temps pour me parler. J'ai été submergée ! Et en même temps j'ai été frappée : il était évident que j’étais appelée à ******* : mon verset de baptême était identique à la devise de la communauté ! « C'est l'œuvre de Dieu, que vous croyiez en celui qu'il a envoyé. " Comment pourrais-je refuser un signe aussi clair de Dieu ? Déjà au baptême, au début de ma vie, il m'avait appelé à rejoindre ******* - comment pourrais-je résister! Les frères et sœurs heureusement furent d'accord avec moi ! Oui, Dieu m'avait appelée et j’étais très bien accueillie. Aussi, déjà lors de ma première visite mon entrée était réglée. Pas assez ! Pendant les dix mois restants, les prêtres et les soeurs de ******* prirent soin de visiter ma famille, bien que nous vivions à plusieurs centaines de kilomètres d’eux. Ils organisèrent plusieurs rencontres pour les jeunes gens de mon village et les invitèrent à venir à Bregenz, ce que beaucoup d'entre eux ont fait. Heureusement personne à côté de moi n’a décidé d'entrer finalement.

Je suis entrée à l'âge de 19 ans, deux mois seulement après mes examens finaux à l’école. J'étais éperdument en amour avec la communauté. Ils m’avaient dit tellement de choses sur les intentions que  Dieu pouvait avoir en m’appelant. Peut être que je serais envoyée à Rome ou en France,  ou même aux États-Unis ou à en Afrique ou à Jérusalem ! Et quel genre de formation recevrais-je ? Tant semblait possible. Il y avait des sœurs qui avaient étudié à l’Université. Certaines étaient infirmières. Finalement, tout était possible, si Dieu voulait. Cette perspective était très excitante. Mais encore, j'étais déterminée à apprendre en premier lieu à servir et à ne pas émettre la moindre réclamation. J'étais à la place où Dieu m'avait appelée à et cela suffisait. Tout ce qui pouvait m'arriver désormais, même si c’était seulement une souffrance, c'était la volonté de Dieu et rien ne pourrait être meilleur. J’étais fermement décidée à accepter joyeusement tout ce qui pourrait m’advenir.

Le premier test vint rapidement. J'ai dû abandonner mes vêtements et j’en ai eu d'autres à la place. Une soeur amena dans ma chambre d'énormes sacs en plastique avec des vêtements de seconde main, vida ma garde-robe et me fit essayer des jupes et chemisiers qui ressemblaient à ceux d'une femme âgée avec un mauvais goût. Je me sentais très mal et je réussis à peine à retenir mes larmes. Elle me donna quelques sous-vêtements vraiment démodés, aussi, en disant que les Sœurs les portaient pour protéger nos prêtres (ça cachait parfaitement l'ensemble du corps. En les portant, je ne me sentais plus femme du tout. J'étais devenu un être neutre, une Sœur, l'une d’elles). Profondément affligée j'ai eu du mal à accepter ce changement de vêtements. Je me suis senti injustement traitée, mais n’était-ce pas le  moment même de ma probation ? J'étais déterminée à passer ce test avec une bravoure et c’est ce que j'ai fait.

Après cet incident, il n'y eut rien qui soit venu perturber ma paix pendant une longue période. Certes, ma famille me manquait, surtout mes petites soeurs et je rêvais souvent d’elles. Mais ma vie était calme et belle. Je travaillais  à la cuisine, jour après jour et je me sentais parfaitement heureuse, souriant toute la journée. En automne, je fus transférée à Rome, où j'ai travaillé dans la cuisine et la buanderie et j'ai appris un peu d'italien et néerlandais. J'ai bien aimé !


[1] Le nom de la Communauté est délibérément omis comme l’auteure l’a fait également dans son ouvrage. Ce qui importe en effet  c’est l’exemplarité du témoignage, d’une histoire personnelle susceptible de se reproduire dans une autre Congrégation et non la mise en cause précise, si justifiée soit-elle, de telle ou telle Institution. 

La vie religieuse

Il est presque impossible pour moi de déterminer quand exactement j'ai commencé à réaliser que quelque chose n'allait pas. Je sais seulement que à un certain moment, j'ai remarqué que ma vie entière était sous le contrôle parfait de mes supérieures. Elles fixèrent ma charge de travail et mon horaire quotidien, ce qui me laissait à peine une minute de repos, elles me dirent d'écrire un rapport hebdomadaire et elles avaient véritablement connaissance de mes pensées et de mes sentiments. Non seulement cela : elles me dirent ce que je devais effectivement penser et ressentir. J'appris que je n'étais pas censée parler à qui que ce soit sauf ma supérieure de questions personnelles. Elle était en charge en même temps de mon for externe et de ma direction spirituelle, et c'est elle qui a choisi mon confesseur (qui était son frère biologique). J'ai appris que je n'étais pas censée lire de livres. La seule chose que l'on attendait de moi était de travailler  et d’accepter ce qu'on me disait. Le fait de raisonner nous fut présenté comme une sorte de pécher de notre génération moderne, qui a devait être confessé. C'est pourquoi je m'efforçais durement de me convaincre moi-même et les autres que je pouvais obéir sans raisonner. Je savais que j'avais une forte tendance à réfléchir et alors j’avais besoin de la surmonter. A la fin j'ai vraiment réussi à débrancher ma raison. Pourtant, je n'ai pas remarqué que cela me rende malade. J’avais perdu ma liberté et mon orientation, j’étais aliénée de moi-même. Je devins très déprimée, sans le savoir, car je ne me permettais pas de réfléchir sur mes sentiments, ni d’avoir des sentiments du tout. J'étais devenue une marionnette, me levant tôt, toujours souriante, travaillant dur, ne faisant jamais de réclamations, ponctuelle à la prière cinq fois par jour. J'étais comme si je n’avais pas de passé, pas de personnalité, pas de désirs, pas de préférences, complètement  « sans moi-même »  (quel mot effrayant !). Comme notre fondatrice l’avait établi, je n'étais plus moi-même, j'étais complètement devenue « l’œuvre » «. Seulement parfois, j'ai remarqué des larmes coulant sur mes joues, à la prière ou quand j’étais dans mon lit. J'ai à peine réalisé le fait et je n'avais aucune idée de ce que pouvait être la raison de ces larmes, je savais seulement d'instinct que je devais les cacher car elles n’étaient pas trop bien vues par mes supérieures.

Dans l’entre temps j'avais passé près de deux ans en Angleterre, six semaines à Jérusalem, plusieurs étés à Bregenz et je fus à nouveau de retour à Rome. Je n'ai jamais pu voir grand chose des lieux où je vivais et je savais à peine plus de deux semaines à l’avance, que j’allais être transférée. Principalement mes tâches étaient le nettoyage, la cuisine et la lessive, de temps en temps je donnais des visites guidées ou je préparais de courtes méditations pour la communauté.

Les doutes

Au début de 2007, j'ai eu la première crise véritable. On m'a dit que je serais admise  au voeu solennel de la virginité plus tard dans l’année. En fait, j'aurais dû être heureuse. J'avais attendu cela depuis si longtemps. Pourtant, au contraire j'ai été profondément déprimée. Quel sens y avait-il à rester vierge? Je ne savais pas. J'ai commencé de nouveau à raisonner, mais cela ne m’a pas servi. En aucune façon la virginité ne m’est apparue comme une perspective prometteuse. Et pourtant, j’y étais appelée (il n'y avait pas de doute à ce sujet !). Je me ressentais très fortement mon désir  d’avoir des enfants. Je voulais être aimée, également d'une manière physique. En même temps, je savais que ce serait à jamais impossible pour moi. Ma supérieure ne m’a pas aidée, elle semblait ne pas comprendre mon problème et, à la place, m’ont donné quelques méditations sur la virginité. Enfin je me suis mise colère contre Dieu. Tant que je vivrais, je serais appelée à la virginité et vivre sans suivre cet appel signifiait inévitablement être malheureuse. Je savais qu'il y avait une seule façon d'échapper à Dieu, le suicide. En fin de compte je me suis rendue. Si Dieu m'avait appelée, la meilleure chose était encore de l'accepter et de faire le vœu de virginité. Finalement, cela me rendrait heureuse  ou au moins ce serait bon à quelque chose, même si je ne savais pas à quoi. Et si Dieu était cynique et prenait juste plaisir à me regarder souffrir, je ne voulais pas lui échapper de toute façon, car il était Dieu. Ma supérieure savait que je me débattais. Elle n'a jamais remis en question ma vocation et ne me fut pas du tout en aide. Ma faiblesse l’a seulement mise en  position de plus de puissance envers moi. Quoi qu'il en soit mon voeu n'était pas le point crucial de la célébration, car c'était la quantité et la qualité des invités qui allaient être conviés. Le Secrétaire du Pape, son  médecin et son maître de cérémonie étaient parmi eux.


L’agression

Dans les mois précédant et suivant la célébration le recteur de la maison vint peu à peu plus près de moi. Comme il était le supérieur masculin et un prêtre, personne dans la maison n’atteignait un rang plus élevé et donc personne ne le contrôlait. Dès que je travaillais de façon isolée il était là à côté de moi, exprimant sa frustration à propos  des autres membres de la communauté, me disant combien il était incompris et maltraité. J'étais complètement choquée et irritée. Comme il était prêtre et supérieur il était une personne à écouter et à qui obéir. En même temps, il enfreignait les règles, car nous n'étions pas censés parler de questions personnelles. Et finalement, je n’étais pas capable de l'aider et n’étais pas censée le faire. Il ne m’est jamais venu à l’esprit, que ce n’était pas de l’aide qu’il cherchait, mais autre chose jusqu'à ce qu'il commence à me toucher. A ce moment, je fus vraiment alarmée. J’avis terriblement peur. Bien que j’eusse aussi peur de ma supérieure que je l’avis de lui, dans ma détresse, je décidai de me tourner vers elle. Le résultat fut comme je l'avais prévu : elle me blâma pour le fait qu’il m’ait parlé. Elle était furieuse et me dit de rester loin de lui. Pas moyen de lui faire comprendre à elle, que ce n'était pas moi, mais lui qui cherchait toute occasion d'être près de moi. Maintenant, le seul moyen de lui échapper semblait être la confrontation directe. Je dis que ce n'était pas bien de sa part de me parler de questions personnelles. Il n’a réagi en aucune façon. Je lui écrivis une lettre pour lui demander de me laisser tranquille. Il répondit qu'il comprenait et que nous devrions parler tranquillement de tout cela le soir même. Pour ce faire, il arriva dans ma chambre après la prière du soir. Au lieu de dire quoi que ce soit, cependant, il commença à me déshabiller. – J’étais gelée, effrayée à mort. Et j'ai su immédiatement non seulement de quoi il s’agissait, mais aussi que j'étais complètement dans ses mains. Sans lieu en dehors de ma chambre pour prendre la fuite, aucune personne à joindre. Et aucun moyen de le blâmer pour ce qu'il faisait : jamais personne me croirait quand je dirais. Il était le prêtre. J'étais la femme. Je m’entendais lui répétant : " Arrêtez, arrêtez. Vous ne devez pas le faire. Ce n'est pas permis. " J'ai essayé de tenir ses mains pour l'empêcher de continuer, mais j'étais de loin trop faible. Alors je l’ai laissé passer. Ça m’a fait si terriblement mal. Je saignais. Et je sentais comme si tout ce qui était resté de moi-même était en passe d'être éteint. Je me souviens à peine des semaines suivantes. Je sais, seulement qu'il est venu encore et encore. Je ne me souviens pas combien de fois.

L’amitié

Si terrible que ce fut, ce fut le point tournant. Car je savais de façon définitive, qu'il n'était pas autorisé à me le faire et que ce n'était pas bien. En même temps, je savais que cela m’était arrivé parce que je m’étais attachée aux règles et que cela aurait pu être évité seulement si je ne m'en étais pas tenue aux règles, par exemple en en parlant aux autres, en blâmant ma supérieure, en faisant des réclamations pour obtenir d'autres tâches, pour 'être transférée, ou des choses de ce genre. Quelque chose dans mon attitude changea calmement et lentement : je n'avais plus confiance dans les règles désormais, je ne faisais plus confiance à mes supérieures. Le mot «  inconditionnellement » n’avait plus de pouvoir, car j’avais compris qu'il ne serait jamais bien de faire quelque chose inconditionnellement. Il y avait toujours au moins une condition : ma vie et mon intégrité devaient être respectées. Je n’étais en aucune façon obligée de me prostituer. Ce n'était pas la volonté de Dieu et ce ne pourrait jamais l’être. Dieu ne voulait pas que je souffre – c’est ce que j'ai compris à la fin et cela a tout changé.

Cependant, j’étais méchamment abattue. Ni mon raisonnement, ni mes émotions ne fonctionnaient correctement. Je travaillais de façon apathique, en remarquant à peine ce qui s'est ce qui se passait à l'intérieur et autour de moi. Je me sentais comme sous l’effet d’un tranquillisant. Je n'avais plus la moindre estime de soi. Mais Dieu m'a protégé. L’été, j’ai été envoyée à Bregenz à nouveau et là, j'ai eu à travailler de concert pendant un certain temps avec un jeune frère, plus âgé que moi seulement de quelques années. Il avait un comportement complètement inattendu, me demandait  comment j'allais, ce qui se traversait mon esprit et me provoquait dans des discussions sur les bénéfices de la souffrance. Pendant des années, cela ne  m’était pas arrivé. Il me parlait vraiment ! Il me regardait dans les yeux. C'était moi, de qui il parlait. Si vous n'avez jamais fait l'expérience d’un réel isolement dans une institution totalitaire sur une longue période, vous serez incapable de comprendre, ce que cela signifiait. C'était tellement libérateur, et c’était effrayant en même temps. Je sentais à nouveau que j'étais quelqu'un. J’avais un nom et un visage, et j’avais un intellect. Et c'était merveilleux de m’en servir! Pour être contestée dans une discussion! C’est ce que j’aimais. J'avais toujours aimé cela. Pourtant, cela m'a extirpé du filet familier de règles dans lequel j'avais vécu toutes ces années. Non pas que je voulais m’y attacher - j'avais déjà appris à m’en méfier - mais j’étais incertaine de ce qui les remplacerait. Comment devais- je me comporter ? Et pouvais-je vraiment lui faire confiance ? Nous savions tous les deux, que le fait de parler de cette façon l’un avec l'autre était dangereux. Si quelqu'un nous avait pris par surprise les conséquences auraient été terribles : des séances de questions durant pendant des heures , des punitions, l'interdiction stricte à jamais, de toute façon, de nous rencontrer à nouveau . Cette conscience créa  un lien très étroit entre nous, comme l'avait fait notre communauté de vues. Probablement pour la première fois de ma vie j'avais un ami, un ami merveilleux. Nous avons commencé à nous aimer l’un l’autre d'une manière très spéciale, avec le sentiment que Dieu avait un plan pour l'avenir de la communauté dans laquelle nous étions les protagonistes. Nous discutions de l'état de la communauté et de ce que l'on pourrait faire pour la changer. Et nous sommes restés en contact même après que je fus envoyée à Rome. Il m'a dit comment ouvrir un compte e-mail gratuit, afin que nous puissions continuer nos échanges secrets (je dus me faufiler dans la salle  PC à un moment sans surveillance afin de le faire. Je me sentais comme dans un mauvais film. Dans les mois et les années à venir nous allions traverser de nombreuses situations absurdes et ridicules comme celle-ci, de façon à  parler , nous rencontrer  ou nous envoyer des lettres . Parfois, elles furent vraiment comiques, parfois, elles furent effrayantes).

La confrontation

De retour à Rome en automne, je me sentais beaucoup plus forte (même si un quelqu’un de l’extérieur aurait probablement encore pu me juger assez instable). En premier lieu, j'ai eu la force de chasser au loin mon agresseur, qui désormais me laissa seule. Il fut le premier à réaliser que j'avais changé. L’amélioration supplémentaire c’est que je fus invitée à étudier la philosophie et la théologie. Ils m'ont envoyée à l'Université de l'Opus Dei, qui vraisemblablement n'est pas supposée être un espace de liberté et de libre pensée. Mais pourtant  elle le devint pour moi, surtout parce que j’étais en mesure de sortir de la maison, de lire des livres et d'apprendre des choses sur Aristote, Augustin et Thomas, qui sont devenus les instruments de ma libération. Et j'ai eu de très bonnes notes, ce qui était pour moi un retour important, qui m’a aidée à renforcer mon estime de moi. J'ai commencé à écrire un journal (ce qui n'a pas été autorisé explicitement). Et j'ai écrit des tas de lettres à mes supérieurs remettant en cause les règles de vie de la communauté au jour le jour, faisant des suggestions d'amélioration en particulier pour la formation des novices et des réclamations comme « Permettez- moi de lire les Constitutions, en intégralité,  et non seulement certains chapitres ! " A peine ont-elles répondu. Je n’ai pas accepté plus longtemps en silence les ordres de ma supérieure, mais j’appris à la défier de telle manière qu'elle devait rétropédaler.
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Cependant, je souffrais de nombreux revers. Le fait de m’Imposer des travaux de nettoyage inutiles augmenta ma charge de travail de sorte que je manquais mes études. J'ai essayé de me défendre contre cette action, sans succès. Mon confesseur fut changé, et le nouveau me fit en confession des avances sournoises qui m’effrayèrent. Quand je le dis à ma supérieure, elle l’excusa, heureusement, elle ne m’obligea pas  davantage à me confesser à lui. Au lieu de cela, elle m’obligea à l'accompagner à une présentation de livre en plein cœur de la ville à 22 heures ! C'était très inhabituel ou plutôt inenvisageable en termes de vie communautaire habituelle et le livre n’en valait pas du tout la peine. J’avais vraiment peur. Mais je réussis à la surmonter au cours de cette soirée en attrapant un autre bus, assise dans une rangée différente et échappant à sa poursuite encore et encore. Lentement mais sûrement, mes supérieures augmentèrent leur pression sur moi en me posant des questions sur ma fidélité, mon humilité et ma piété. J'avais besoin de faire des compromis sur certains points précis qui me donnaient  l'impression d'être vaincue. Je réalisai péniblement que j'étais vraiment en position de faiblesse et  que j'étais dans la crainte permanente d'être punie de cette façon ou d'une autre. Et durant tout ce temps-là je devais cacher soigneusement le contact avec mon cher ami. S’il n'avait pas été là, je n'aurais jamais réussi à tout supporter.

À un certain moment, je lui ai dit ce que mon agresseur m’avait fait avant que nous nous soyons rencontrés. Cela le choqua durement. Je n'avais pas réalisé ce que cela signifiait pour lui. Il devait décider : s’il m’aidait, cela deviendrait vraiment sérieux et risqué pour lui. S’il m’abandonnait, ce serait ma ruine. Il décida de m’aider et il le fit de façon très gentille. Il s'efforça en premier lieu de bâtir ma propre estime de moi-même. Pour ce faire, il m'a présenté des choses qui pouvaient me permettre quelques expériences bonnes et utiles. Quand il vint à Rome pour quelques jours dans un moment sans surveillance, il eut l’audace  de me remettre un Ipod équipé avec des morceaux de Bach, Mozart, Chopin, ainsi qu'avec des pistes de Western Story, les chansons de Eros Ramassoire, Andrea Belli, Edith Piaf, Erra, Green Dray et Bryan Adams. Il me fit regarder des films comme le Seigneur des anneaux, Matrix, L'Avocat du diable et Equilibrum. Il me fit même présent d’un foulard et un parfum cher (que bien sûr je ne pouvais pas utiliser), parce qu'il voulait m'aider à redécouvrir ma féminité. Et il m’encouragea à lire non seulement la philosophie, mais aussi de la poésie et de la fiction. Je lis surtout Dostoïevski et redécouvris Rilke (dont je connaissais par cœur de nombreux poèmes). Tout cela m’aida à redévelopper mes émotions et mon intellect, c'est à dire ma personnalité et donc à retrouver la liberté et de l’orientation. Bien sûr, je devais garder tout cela secret, et bien des fois j'ai eu la panique que quelqu'un pourrait fouiller ma chambre et trouver un de ces objets de valeur. Aussi, je devais m’assurer de l’espace et du temps qui me permettaient d'écouter de la musique, de lire et d’écrire, ce qui était parfois vraiment difficile. Et j'ai eu des scrupules à certains moments et n'osais pas faire, ce que j'aurais pu faire. Mais au cours de cette période d'environ deux ans, j'ai rassemblé beaucoup de force.

Dernières manipulations avant le départ

A ce point, il était devenu clair pour moi, que les supérieures n'étaient nullement au courant de l'état déplorable de la communauté. Et j'ai décidé de leur dire ce que le recteur de la maison m’avait fait subir quelques années auparavant. Je pensais que si elles savaient, elles devraient inévitablement faire face aux carences qu'elles n'avaient pas pu voir auparavant. Bien sûr, j’avais complètement tort. La première réaction de ma supérieure fut l'indignation complète, elle criait et pleurait, furieuse de colère à mon sujet. Et ça a continué comme ça. Les réactions des supérieures internationales furent assez similaires. L'une des mesures qu'elles ont prises a été de m'envoyer en Allemagne, loin de toute communauté locale. je devais vivre là dans un couvent d'une vingtaine de sœurs de miséricorde âgées, (qui étaient de façon perceptible affectées par des décennies de la vie conventuelle). Heureusement, j'ai pu poursuivre mes études là-bas dans une faculté de théologie plutôt éclairée. Aussi, m’a-t-on dit de faire une demande de bourse qui pourrait couvrir les frais de mes études, ce que j'ai fait et j'ai reçu une bourse d'études pour les étudiants très talentueux, ce qui n'était pas seulement ma fierté et ma joie J, mais aussi ce qui était juste assez pour me rendre effectivement indépendante sur le plan financier. Pourtant, j'ai continué à avoir des visites régulières d'un prêtre haut placé dans la hiérarchie de la communauté qui venait passer toute la journée à se pencher sur mon cas, à insister que j'étais coupable de ce qui m’était arrivé et que je n'étais tout simplement pas assez disposée à me rendre à mes supérieures, ce qui aurait été la seule façon pour moi de prouver mon amour pour Dieu et d’être à nouveau en paix. Même si je lui répondais de façon décidée, je fus tout à fait au bord des larmes à plusieurs reprises, ce qui ne le dérangeait pas du tout. Au cours de ces mois, j'ai été plus d'une fois au bord du suicide.
 
Ce fut mon ami qui me donna la force de persévérer et d’avoir confiance que Dieu n'était pas ce genre de nain cynique en qui les supérieurs nous faisaient croire, mais qu'il était vraiment le grand  Dieu infini beau et aimant que nous croyons qu’il est. Si Dieu était ainsi, lui qui nous a créés et nous a doués de talents avec intelligence et amour, il ne nous traiterait pas comme ils l'ont fait.

En Janvier 2010 mon ami quitta la communauté. En Septembre, je décidai de faire la même chose. Je réalisai que rester dans la communauté n'avait pas de sens, même si je croyais encore que Dieu m'y avait appelée. Je pensais juste, qu'il n'avait jamais voulu qu’elle soit dans un tel état déplorable et que pour le moment il n’existait  pas de moyen que je puisse la changer. Au contraire, elle me rendait malade. Et j’avais les moyens de quitter la communauté car j'avais mon propre argent. Quand je leur ai dit que je voulais partir, elles ont d'abord essayé de me persuader de rester. Elles ont été terriblement émouvantes et ont essayé de me convaincre que finalement elles avaient compris ce que j'avais essayé de leur dire. Aujourd'hui, la communauté allait changer de façon spectaculaire – est-ce que je voudrais vraiment me priver de la joie de la voir à nouveau florissante ? Elles me mirent en face de perspectives merveilleuses: quand j'aurais fini mes études, je deviendrais un membre influent de la communauté. - Je ne les ai jamais crues une minute. Quand elles virent que leurs efforts étaient inutiles, elles sont immédiatement venues avec un papier que je devais signer. Il y est dit qu'en quittant j’abandonnais toute réclamation envers la communauté. Je l'ai signé sans savoir qu'en fait elles étaient légalement tenues de compenser les paiements de la caisse de retraite pour les huit années que j'avais passées comme Sœur de ******. Aujourd'hui, je suis  toujours en train de me battre pour leur faire payer cet argent.

La reconstruction personnelle

Après les avoir quittées j'ai déménagé dans une ville d'Allemagne de l'Est, loin de l'influence de la communauté. J'ai trouvé un petit appartement dans un petit village à la périphérie, où j’appris à nouveau ce que signifie être libre (même si j'avais tout juste assez d'argent pour vivre). Cependant, je n'avais pas d'amis et je n’avais pas d’assurance personnelle en termes de contact social. J'ai continué d'aller à la messe quotidienne et à prier la Liturgie des Heures pendant environ six mois. Quand je faisais de longues promenades et que je regardais le coucher de soleil,  bien des fois j’ai fondu en larmes. L'hiver venu, je suis devenue très déprimée.
Au printemps, j'ai acheté ma première paire de pantalons, et je suis devenue membre d'un centre de remise en forme. J’ai à nouveau  ressenti mon corps. A la fin de l’été, j'ai demandé à ma petite sœur de me donner quelques leçons de maquillage et j'ai peint mon visage pour la première fois de ma vie. Étape après étape, je récupérais ma capacité à rire ! J'ai aussi rencontré de nouveau mon ami et nous avons formé un couple. Et j'ai rencontré des gens très serviables qui m'ont encouragée à  lancer des poursuites contre la communauté, ce que j'ai fait. Environ un an après, les rapports des différents ex-membres ont été envoyés à Rome, une visite papale[2] a été ordonnée. Elle est toujours en cours pour le moment. Récemment, j'ai terminé avec succès mes études et trouvé une place pour travailler. Enfin, nous nous tournons vers un avenir brillant et heureux qui se trouve devant nous.
Grâce à  Dieu !

[2] L’auteure veut évidemment parler d’une enquête canonique